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Coup de projecteur sur les artistes sud-africains

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Du nouveau, côté ghetto

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Mis à jour le 19 juin 2010 à 18:27

Ils ont la trentaine et sont noirs. En décrivant l’univers du township de l’intérieur et dans une langue pleine de musicalité, les écrivains postapartheid insufflent jeunesse et dynamisme à la littérature sud-africaine.

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Que connaît-on de la littérature sud-africaine aujourd’hui ? De grands noms, de Nadine Gordimer à André Brink, en passant par J. M. Coetzee et Breyten Breytenbach. « Tous des auteurs blancs de plus de 50 ans ! » constate David König, qui a décidé d’éditer les nouvelles plumes noires, jeunes et issues des townships pour la plupart. « Dans un pays aussi riche culturellement, qui a connu tant de bouleversements et qui se trouve face à des défis complexes, il y avait forcément une nouvelle littérature. J’ai cherché… et j’ai trouvé ! » explique cet éditeur qui a créé les éditions Yago en 2005. Quatre noms émergent : Niq Mhlongo, Kgebetli Moele, Phaswane Mpe (mort en 2004 du sida) et Kabelo Sello Duiker (qui s’est suicidé en 2005).

Kgebetli Moele, 32 ans, est le chef de file de la « génération kwaito » (du nom d’un genre musical né dans les townships postapartheid). Né à Polokwane (province du Limpopo), il a grandi dans une ferme agricole puis s’est installé à Johannesburg, et c’est l’univers du ghetto qu’il décrit, dans une langue brute de décoffrage. « J’ai eu un choc en découvrant son premier roman, Chambre 207, et son écriture personnelle et spontanée qui claque, à la fois poétique et argotique, parsemée d’étincelles de langues locales. Il y a une musicalité dans cette langue du township, cosmopolite et multiple, que nous avons essayé de rendre au mieux à la traduction », explique David König. Le narrateur, Baba, tutoie le lecteur et le fait entrer dans son univers : un appartement glauque du quartier de Hillbrow (Johannesburg), qu’il partage avec ses potes. Au premier degré : alcool, fumette et petites pépés. Mais Kgebetli Moele affronte avec réalisme, humour et parfois mélancolie des thèmes plus profonds : chômage, pauvreté, débrouille, sida, racisme, sexisme… À sa sortie, en 2007, le livre « a créé un mini-scandale, à cause de sa façon très crue et machiste de parler des femmes, note David König. Mais aussi parce qu’il dit en susbtance : “À chaque fois que l’homme noir fait quelque chose, il pourrit tout.” » Chambre 207 a été nominé pour le prestigieux Commonwealth Writer’s Prize et a remporté deux autres prix. En 2009, Kgebetli Moele a publié son deuxième roman, The Book of the Dead.

Une sorte de Rimbaud

Niq Mhlongo, l’enfant de Soweto, est né en 1973. « Il est conscient qu’un roman, comme tout acte artistique en Afrique du Sud, est forcément politique, estime David König. Il revendique ce rôle : être la voix d’une génération qui ne s’exprime pas. » Dans son deuxième livre, After Tears, il suit les pérégrinations d’un jeune Noir qui a échoué à ses examens de droit et ment à sa famille. Prétexte à montrer une société en décomposition, où les déçus des gouvernements postapartheid sont légion, où le racisme envers les autres Noirs (Zimbabwéens, Nigérians) est violent, et la jalousie envers ceux qui ont réussi, latente. « La fin de l’apartheid a donné naissance à une génération, nouvelle, jeune et énergique, qui s’exprime par le biais du kwaito et de la poésie, affirme Niq Mhlongo. Une génération hybride, unie dans une nouvelle forme de lutte : contre le sida, la pauvreté, la xénophobie… C’est notre rôle, en tant que jeunes auteurs, d’aborder ces sujets qui touchent directement la jeunesse. »

Les éditions Yago publient également, en octobre, 13 Cents, de Kabelo Sello Duiker : « Il est considéré comme l’écrivain le plus talentueux de cette génération, sorte de Rimbaud fauché dans la fleur de l’âge puisqu’il s’est pendu à l’âge de 31 ans, après avoir écrit deux romans, 13 Cents et The Quiet Violence of Dreams. 13 Cents raconte le quotidien d’un gamin des rues du Cap, entre pauvreté, violence et pédophilie. Un voyage halluciné du Cap à la Table Mountain et à l’intérieur de lui-même. » Et David König de conclure : « Ces nouveaux auteurs ne sont pas des curiosités. Ce sont des écrivains en puissance. »

Dans After Tears, Niq Mhlongo se fait la voix des jeunes. (© Editions Yago)