Politique

Un seul conseiller vous manque…

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Déjà en place sous Hassan II, c’est sous Mohammed VI qu’il donnera la pleine mesure de son talent.

Déjà en place sous Hassan II, c'est sous Mohammed VI qu'il donnera la pleine mesure de son talent. © Alexandre Dupeyron pour J.A.

Décédé le 9 mai, Meziane Belfkih a laissé un grand vide au cabinet royal, que son successeur, quel qu’il soit, aura bien du mal à combler.

Qui succédera à Abdelaziz Meziane Belfkih, conseiller du roi, disparu le 9 mai à l’âge de 66 ans ? C’est la question qui agite tout le landerneau politique, mais à laquelle personne ne risquerait une réponse. D’abord par décence vis-à-vis du défunt, mais aussi par prudence. Car Belfkih occupait un poste hautement convoité, au coeur des arcanes du pouvoir. Et une seule personne a le pouvoir de désigner son successeur : le roi Mohammed VI. « La décision peut prendre beaucoup de temps, on ne remplace pas un conseiller comme on remplace un ministre, rappelle un membre du cabinet royal. D’autant que Belfkih, c’était trois ou quatre hommes en un seul. »

Les états de service du conseiller royal sont impressionnants. Tout au long de sa carrière, il a géré des dossiers cruciaux pour l’avenir du royaume. Ingénieur diplômé des Ponts et Chaussées, il a d’abord officié dans son domaine de prédilection : l’équipement. Directeur des routes à la fin des années 1980, il participe à la politique des barrages sous Hassan II. Mais c’est sous Mohammed VI qu’il donne toute la mesure de son talent en prenant la tête de tous les grands travaux. Il préside le conseil de surveillance de Tanger Med et dirige le Groupe Bouregreg, instance qui gère l’aménagement de la vallée dans la capitale. C’est à lui que l’on doit l’idée de la rocade méditerranéenne, une route qui doit permettre de désenclaver le Rif et de valoriser le littoral nord du pays. « Il a été l’architecte d’un nouveau Maroc. Et il a placé à la tête de tous ces projets des hommes de confiance compétents. Les grands travaux continueront après lui, parce qu’il a fait l’essentiel du travail », ajoute notre source au cabinet.

Efficacité et discrétion

Grand meneur d’hommes, Belfkih est décrit par ceux qui l’ont connu comme un admirable chef d’orchestre capable de mettre en musique les projets les plus complexes. « Lui-même reconnaissait qu’il avait un certain flair pour juger les gens et dénicher des talents », confie un ancien ministre, diplômé de la même école que lui. Pendant vingt ans, Belfkih fournira au royaume plusieurs ministres et cadres dirigeants, la plupart recrutés au sein des grandes écoles françaises d’ingénieurs. Parmi eux, Mohamed Boussaïd, ancien ministre du Tourisme, Ahmed Toufiq Hjira, ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme, ou encore Karim Ghellab, ministre des Transports et de l’Equipement.

Mais, contrairement à ce qu’ont pu dire ses détracteurs, notamment au sein des partis politiques, Belfkih n’était pas un technocrate coupé des réalités sociales du pays. « Il aimait à s’entourer de militants et d’hommes politiques. Il les écoutait et prenait ainsi le pouls du Maroc. C’était de longues soirées entre amis où on faisait et défaisait le pays », se souvient le socialiste Abdelhadi Khirate.

Le « parrain des technocrates » ne s’est d’ailleurs pas contenté des projets d’infrastructures. Il a été l’un des artisans de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), le plus grand chantier social du pays, et a planché, pendant près de dix ans, sur la réforme de l’enseignement en tant que président délégué du Conseil supérieur de l’enseignement. « Belfkih était chargé des dossiers les plus lourds, ceux dont dépend l’avenir du Maroc : la lutte contre la pauvreté et contre l’analphabétisme. Mais il n’a pas eu le temps de voir ces réformes porter tous leurs fruits », regrette un de ses jeunes collaborateurs. « Il y avait une méthode Belfkih, mêlant l’écoute, l’esprit de synthèse et la recherche du consensus. C’est quelqu’un qui avait le sens de la réforme et qui croyait le progrès possible grâce à la complicité du temps », témoigne l’ancien ministre de l’Education Habib El Malki.

Belfkih avait l’habitude de solliciter les meilleurs chercheurs, comme pour le Rapport du cinquantenaire ou au sein de l’Institut royal d’études stratégiques (Ires), qu’il dirigeait. « Il garantissait l’autonomie de la recherche et, bien que technicien, estimait que le théorique était important pour nourrir les projets d’avenir », assure le politologue Mohamed Tozy. Son « Rapport sur le cinquantenaire », un travail colossal de près de 6 000 pages, avait étonné par son manque de complaisance et sa lucidité. « Il n’a pas passé sous silence les impasses et les échecs des cinquante ans d’indépendance et a su dessiner les contours du Maroc à l’horizon 2025 », explique Driss Yazami. « Il avait une véritable vision pour le Maroc, tant sur le plan économique que sur les plans politique et social. Et il jouissait de toute la confiance royale », ajoute son collaborateur.

On en viendrait presque à penser que Belfkih est irremplaçable. D’autant que, de l’avis de tous, il a su éviter tous les écueils que contient, par essence, le rôle de conseiller. « Belfkih a réussi l’exploit d’exister à la cour sans être un courtisan, poursuit Tozy. Il a lui-même défini le périmètre de son action et donné du corps à son poste. Dans son cas, ce n’est pas la fonction qui a fait l’homme mais bien l’homme qui a fait la fonction. » Homme d’Etat plutôt qu’homme de cour, totalement dévoué à sa nation, il est un modèle de méritocratie. Originaire d’une famille modeste de l’Oriental, il est rentré au pays aussitôt après avoir décroché son diplôme, à Paris, pour gravir un à un les échelons de la fonction publique. Discret, presque mystérieux, il n’a jamais fanfaronné dans les médias et a su rester à l’écart de tout scandale politique ou financier.

Benmoussa « éligible »

Quand on demande à ses proches s’il avait songé à sa succession, la réponse fuse : « Belfkih avait trop de respect pour les institutions pour se permettre de désigner un héritier. Il ne se serait pas permis d’empiéter sur un domaine dans lequel Sa Majesté est souveraine. » Pourtant, autour de lui, on se prête en secret au jeu des devinettes. Le nom de Chakib Benmoussa, ancien ministre de l’Intérieur, polytechnicien et diplômé des Ponts et Chaussées lui aussi, revient souvent. « Il est éligible : il est connu pour sa compétence, sa moralité et sa discrétion », estime un ancien ministre et ami proche de Belfkih. Plus surprenant, le nom de la sociologue Rahma Bourqia commence à circuler. Seule femme présidente d’université, doctorante à l’université de Manchester, elle pourrait reprendre une partie des dossiers dont s’occupait Belfkih… et introduire un peu de parité au sein du cabinet royal. « Quoi que l’on dise des qualités – réelles – de Belfkih, je crois que personne n’est indispensable. Le système va créer un autre Belfkih qui saura s’imposer et user du pouvoir dont il disposera. Mais cela peut prendre du temps », conclut notre source au cabinet.

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