Défense

Demain, l’inconnu

Le président égyptien Hosni Moubarak, le 4 mars 2010 à Berlin. © AFP

La probable non-candidature de Hosni Moubarak, vieillissant et malade, à la présidentielle de 2011 repose avec acuité la question de la succession, alors qu’un vent de révolte populaire continue de souffler sur le pays.

Tout laisse à penser que l’Égypte s’apprête à prendre une décision cruciale pour son avenir. Le président, Hosni Moubarak, 82 ans, est à la tête du pays depuis l’assassinat de son prédécesseur, Anouar al-Sadate, par un groupe islamiste radical, en 1981, il y a presque trente ans. Mais sa santé est fragile : il se remet difficilement d’une récente ablation de la vésicule biliaire en Allemagne. Ce qui rend moins probable sa candidature à un sixième mandat à l’élection présidentielle de septembre 2011. Du coup, la question de la succession est devenue une obsession nationale. Qui écrira une nouvelle page de l’histoire de l’Égypte ? Dans le courant de mai, un journaliste a demandé à Moubarak qui il voudrait voir lui succéder. Sa réponse, obscure, répétée trois fois, est loin d’avoir coupé court aux spéculations : « Je préfère celui que Dieu préfère. »

Le régime n’en donne pas moins des signes incontestables d’essoufflement. L’état d’urgence, en vigueur tout au long du règne de Moubarak – avec son lot de violences policières, d’arrestations arbitraires et de détentions extrajudiciaires –, vient d’être prorogé de deux ans par le Parlement, ce qui a renforcé le mécontentement de tous ceux qui réclament une meilleure lutte contre la corruption, une redistribution plus juste des richesses et un minimum de démocratie.

Les problèmes de l’Égypte sont tout autant, sinon plus, économiques et sociaux que politiques. Le pays se débat contre la paupérisation massive de sa population. Quand Napoléon a débarqué, en 1798, il y avait 3 millions d’Égyptiens. Ils étaient 19 millions quand Nasser et les Officiers libres s’emparèrent du pouvoir en 1952, 36 millions en 1976, 50 millions en 1986 et plus de 80 millions aujourd’hui. Et 99 % d’entre eux vivent sur les rives du Nil, qui représentent seulement 3,5 % de la surface du pays. Pour de nombreux travailleurs égyptiens qui doivent subvenir aux besoins vitaux de leur famille, la pression s’est accrue de manière insupportable.

Quatre prétendants

La classe ouvrière égyptienne est en colère. L’impératif de changement s’exprime à travers une vague de contestation qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Certains veulent même y voir le prélude à une révolte populaire, un peu à l’image des grandes manifestations iraniennes au lendemain de l’élection truquée de juin 2009, qui a reconduit Mahmoud Ahmadinejad à la présidence. Mais la situation n’est pas la même dans les deux pays. En Iran, le mouvement de protestation « vert » était essentiellement impulsé par les jeunes diplômés et les classes moyennes, en révolte contre l’oppression des mollahs et la violence des Gardiens de la révolution. En Égypte, en revanche, la vague de contestation semble plutôt émaner des échelons les plus bas de la pyramide sociale. Mais il est vrai que Le Caire et Téhéran sont les seules capitales du Moyen-Orient où des millions de manifestants peuvent se mobiliser et faire trembler le régime sur ses bases.

Les partisans de Moubarak font valoir que le président est le seul rempart contre le chaos. Mais, à l’évidence, son alliance avec les classes populaires, qui a permis d’étouffer leur colère pendant des années, semble aujourd’hui proche du point critique. Ces deux dernières années, le pays a été secoué par des vagues de protestation ouvrière. Le Caire, une ville surpeuplée où s’entassent 18 millions d’habitants, a connu une agitation sociale sans précédent, les travailleurs réclamant des salaires décents. Lancé en 2008 par les ouvriers du textile, le mouvement demande aujourd’hui que l’on porte le salaire minimum à au moins 1 200 livres égyptiennes par mois (environ 175 euros). Très peu de travailleurs gagnent ne serait-ce que la moitié de cette somme et tous ont les plus grandes difficultés à nourrir, vêtir et loger leur famille. Selon la Banque mondiale, 44 % des Égyptiens sont « extrêmement pauvres » (c’est-à-dire qu’ils ne peuvent pas subvenir à leurs besoins alimentaires vitaux), « pauvres » (incapables de pourvoir à leurs besoins alimentaires standards) ou « assez pauvres » (ne pouvant pas satisfaire certains de ces besoins). Cette situation nourrit une révolte ouverte et grandissante contre la politique néolibérale du Premier ministre, Ahmad Nazif, qui a creusé le fossé entre une petite élite extrêmement riche et une population déshéritée.

Si Moubarak décide de ne pas se représenter, qui pourrait lui succéder ? À moins qu’un candidat surprise n’émerge dans les mois à venir, il y a quatre prétendants : le fils du président, Gamal Moubarak, 47 ans, secrétaire général du comité d’orientation politique au Parti national démocrate (PND, au pouvoir) ; le général Omar Souleimane, 72 ans, chef des services de renseignements ; Amr Moussa, 74 ans, secrétaire général de la Ligue arabe ; et Mohamed el-Baradei,­ 68 ans, ancien directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et Prix Nobel de la paix (2005). Ce dernier est un outsider dont le retour en Égypte, le plaidoyer pour la démocratie et la possible candidature à la présidence ont suscité un grand enthousiasme parmi les intellectuels. Comme Barack Obama durant sa campagne électorale, Baradei a largement utilisé les réseaux sociaux sur internet. Son Front national pour le changement a rassemblé 200 000 signatures.

Que fera l’armée ?

Chacun des quatre candidats a des points faibles et aucun n’a réellement l’étoffe d’un héros national. Gamal Moubarak, décideur politique majeur et figure incontournable des milieux financiers égyptiens, manque de charisme, ne sait pas parler au peuple et, surtout, ne bénéficie pas du soutien de l’armée. De son côté, Amr Moussa, qui fut un ministre des Affaires étrangères très populaire, a été mis sur la touche par Moubarak il y a une dizaine d’années et a ensuite assumé l’ingrate direction de l’inefficace Ligue arabe. Il en a inévitablement perdu de son attrait aux yeux des électeurs. Quant à Baradei, il ne pourra pas se présenter à la présidentielle, à moins que Moubarak ne modifie la Constitution pour permettre à un candidat non affilié à un parti de briguer la magistrature suprême – ce qu’il ne semble pas décidé à faire. Dans cette équation, le rôle de l’armée est la grande inconnue. C’est elle qui tient en réalité les rênes du pouvoir depuis 1952, et nombreux sont ceux qui pensent qu’elle tient la clé de la succession de Moubarak. Le général Souleimane pourrait ainsi être président par intérim, jusqu’à ce que l’armée trouve un civil pour le poste.

Quel que soit le nouveau dirigeant du pays, il devra, en tout cas, trouver d’urgence un moyen de contrer le net déclin de l’influence de l’Égypte dans la région, entamé dès la signature d’une paix séparée avec Israël, en 1979, et aggravé par la dépendance du pays à l’égard des subventions américaines. Moubarak avait choisi de concentrer ses efforts sur les enjeux nationaux en donnant la priorité au développement du tourisme et à la sécurisation du Sinaï, et en évitant soigneusement toute confrontation avec Israël, tout en se maintenant à distance des affaires arabes, source de problèmes. Le temps est loin où l’Égypte pouvait se targuer d’être le leader du monde arabe. Rien n’illustre mieux la posture défensive de Moubarak que son soutien au cruel blocus de Gaza, qui a valu à l’Égypte un nouvel opprobre de l’opinion arabe.

Le futur pouvoir devra s’engager à relever de nouveaux défis. Désormais, les puissances les plus influentes de la région sont deux États non arabes, l’Iran et la Turquie, alors qu’Israël, dirigé par des idéologues d’extrême droite d’humeur belliqueuse, pourrait plonger la région dans la guerre. Le Nil, enfin, nourrit bien des tensions depuis que ses pays riverains réclament haut et fort un partage plus équitable de ses eaux, pivot de l’économie égyptienne.

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