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Le pays qui ne s’aimait plus

Les Flamands ont massivement voté pour les partis indépendantistes lors des législatives. Une partition du royaume peut-elle encore être évitée ?

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Mis à jour le 24 juin 2010 à 16:41

Bart de Wever après l’annonce de la victoire du NVA, le 13 juin 2010. © François Lenoir/Reuters

Le scrutin s’annonçait crucial. Il a tenu ses promesses. Les résultats des élections législatives anticipées du 13 juin en Belgique ont fait l’effet d’une déflagration. Paralysé depuis trois ans par une crise de régime, sur fond d’antagonisme linguistique, économique et social entre néerlandophones et francophones, le nouvel exécutif belge sortira bouleversé de la consultation, qui a vu près de 45 % des électeurs flamands voter pour trois partis qui prônent, plus ou moins radicalement, la partition du pays. Parmi eux, près de 30 % ont accordé leurs suffrages à la Nouvelle Alliance flamande (NVA) de Bart De Wever, une formation de droite nationaliste qui n’avait récolté que 3 % des voix en 2003. L’autre grande formation « sécessionniste » flamande, le Vlaams Belang, réalise pour sa part un score non négligeable : plus de 12 %.

« Mon objectif est que la Belgique disparaisse sans que personne s’en aperçoive. » Étrange procédé qui consiste à dévoiler devant des journalistes une ambition secrète. Mais le jeune Flamand Bart De Wever, 39 ans, n’a jamais fait mystère de son projet de voir le royaume « s’évaporer » de la carte de l’Europe. Après avoir obtenu 27 sièges à la Chambre des représentants, il se trouve aujourd’hui en position de force pour concrétiser son rêve. Décidément, la devise du Plat Pays – L’Union fait la force – tient de plus en plus du paradoxe.

Du côté des Wallons, où les partis indépendantistes sont marginaux, c’est le Parti socialiste, dirigé par Elio Di Rupo, qui rafle la mise, avec 36 % des suffrages et 26 sièges à la Chambre des représentants, qui compte 150 députés (88 néerlandophones, 62 francophones). Mais plus qu’à un classique clivage droite-gauche, c’est à un véritable défi institutionnel que le nouveau gouvernement va être confronté. Avec Albert II, sixième roi des Belges et « garant de l’intégrité » du pays, dans le rôle de l’arbitre.

Dès le lendemain du scrutin, le souverain a entamé des consultations en vue de désigner le futur chef du gouvernement en recevant Di Rupo et De Wever (ce dernier ne cache pourtant pas ses convictions républicaines). La tâche s’annonce délicate. Le précédent Premier ministre, le chrétien-démocrate flamand Yves Leterme, n’avait-il pas mis neuf mois pour constituer un exécutif de coalition ? De Wever semble avoir parfaitement repéré les chausse-trapes qui le menacent. Raison pour laquelle il s’est déclaré prêt à céder le mistigri de la primature au francophone Di Rupo. Pour les indépendantistes flamands, c’est moins le casting gouvernemental qui compte que la nature des réformes à mener…

Question de survie

Ils ont en la matière marqué des points sans doute décisifs. Il est vrai que la Flandre « pèse » 60 % de la population totale du pays… Après trente ans d’un affrontement que, de l’extérieur, les partenaires européens de la Belgique ont tendance à juger stérile, voire mesquin, la question de la survie du pays est bel et bien posée. Le débat dépasse d’ailleurs largement le seul aspect linguistico-culturel, désormais presque obsolète. Rien à voir, par exemple, avec la situation en Suisse ou au Canada. Entre Flamands et Wallons, le fossé est désormais si profond que, pour communiquer entre eux, ils ont de plus en plus souvent recours à… l’anglais. « Chez moi, à Gand, je n’ai pas l’impression d’être en Belgique. Ni même que ce pays existe. Wallons et Flamands n’ont ni la même musique, ni le même cinéma, ni la même littérature. Il n’y a qu’à l’étranger que je me sente un tant soit peu belge », explique, dans un français guttural, Linda, 25 ans, une étudiante flamande.

Pour l’instant, le leader de la NVA propose de faire évoluer les institutions fédérales vers une « confédération ». Un concept fourre-tout qui, à l’évidence, ouvrirait la voie à une plus large autonomie des régions (Flandre, Wallonie, Bruxelles). Avec, en ligne de mire, la constitution d’une « République de Flandre ».

Interrogé sur la viabilité d’un tel micro-État, De Wever invoque la dynamique de « l’Europe des régions », un des idéaux de la construction européenne quotidiennement décliné de l’Andalousie aux Länder de l’Allemagne orientale. Son objectif est d’abord de priver le gouvernement fédéral de ses compétences en matière de sécurité sociale et de dépenses publiques, afin de répondre aux attentes de ses électeurs, las de combler les déficits de la Wallonie, qui n’est certes plus la locomotive économique qu’elle fut au temps déjà lointain du charbon et de la sidérurgie.

Le Vlaams Belang va encore plus loin que la NVA et dénonce « l’assistanat » pratiqué par l’État fédéral au bénéfice de la Wallonie, qu’il considère, avec le sens de la nuance qui le caractérise, comme « le dernier pays communiste d’Europe ». La cogestion de la région Bruxelles-Capitale, cette enclave francophone en terre flamande, est également au nombre des objectifs des nationalistes flamands, qui répugnent désormais à brandir le drapeau tricolore belge lors de leurs meetings. L’avenir de la capitale, clé de voûte économique, diplomatique et culturelle d’un royaume en voie de décomposition, ne sera d’ailleurs pas le moins compliqué à négocier.

C’est dans ce contexte difficile que la Belgique s’apprête, le 1er juillet, à prendre pour six mois la présidence de l’Union européenne. Apparemment, ses partenaires ne s’en inquiètent pas. Ils savent que, à défaut de savoir se gouverner eux-mêmes, les Belges ont fait preuve de leur habileté à coordonner les politiques des vingt-sept pays membres. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cet étrange pays, dont le plus grand défaut, après tout, est peut-être d’avoir cessé de s’aimer.