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De l’enthousiasme sénégalais au pragmatisme chinois

Des ouvriers des deux pays, sur le chantier du théâtre national, à Dakar. © AFP

Si le Sénégal n’est pas connu pour son pétrole, il a d’autres atouts. L’annonce, le 15 avril, par le ministre sénégalais de la Coopération internationale, de l’Aménagement du territoire, des Transports aériens et des Infrastructures (« Micatti »), Karim Wade, de la signature de dix accords avec « les plus grandes entreprises chinoises », en est la preuve. Est-ce pour autant une rupture avec ses bailleurs de fonds traditionnels ? « C’est une mauvaise manière de voir les choses, explique-t-on à son cabinet. Contrairement à ce qu’on peut penser, le Sénégal continue d’avoir d’excellentes relations avec l’Union européenne, la France, le Fonds monétaire international ou encore la Banque mondiale. Il n’y a pas de volonté de rupture. » Pourtant, de l’État aux entrepreneurs, en passant par les ménages, la Chine est présente dans toutes les strates de l’économie sénégalaise : les Dakarois ne boudent déjà plus les étals à bas prix de l’avenue Charles-de-Gaulle ; et, un exemple parmi d’autres, l’appétit chinois pour l’arachide permet à la première entreprise agroalimentaire, Suneor, d’augmenter ses capacités de production, notamment de graines de bouche. Pékin (à travers le fonds d’investissement public Sdic) est devenu le premier acheteur d’huile raffinée avec 70 % de la production.

Mais le Sénégal caresse surtout l’espoir de voir la Chine lui apporter les moyens nécessaires pour passer rapidement du statut de pays en voie de développement à celui d’émergent. « Si on prend l’ensemble de nos besoins routiers et d’infrastructures, il nous faudrait cent quarante ans pour y arriver avec nos bailleurs traditionnels ! » assure Madior Sylla, porte-parole du ministère de la Coopération internationale. Et d’illustrer : « Au mois d’octobre dernier, le ministre Karim Wade a saisi les autorités chinoises pour le financement d’un programme d’électrification de la banlieue de Dakar [pour un montant de 83 millions d’euros, NDLR]. Début mars, nous avons signé l’accord, et les travaux sont déjà bien avancés. Avec nos soutiens classiques, il aurait fallu deux ans ! » Et partout dans Dakar poussent des chantiers où se pressent des ouvriers chinois. Après l’achèvement prochain du théâtre national, « nous sommes en discussion avec le gouvernement pour le musée des civilisations noires », annonce encore le conseiller économique de l’ambassade de Chine, Zhaoming Zhou.

A l’affût des appels d’offres internationaux

Depuis la réouverture des relations diplomatiques avec la Chine, le 25 octobre 2005, « il y a un développement bilatéral très rapide », confirme-t-il. Les investissements directs chinois ont atteint 325 millions d’euros en 2009 (un peu moins que les 341 millions d’euros de 2008, « à cause de la crise »). L’enthousiasme sénégalais est cependant nuancé côté chinois. « Il s’agit uniquement d’une coopération gouvernementale, l’État sénégalais annonce beaucoup de choses, mais nous ne sommes qu’au stade des discussions », précise Zhaoming Zhou, en réaction aux dix accords communiqués par le ministre.

Prudent face aux réactions que pourrait susciter une montée en puissance des intérêts chinois au Sénégal, il relativise : « Nous envisageons notre présence plutôt comme une assistance, une coopération Sud-Sud. La plupart des projets en cours sont des dons ou des prêts concessionnels. Il s’agit de répondre aux besoins du peuple sénégalais dans le cadre du développement socio-économique »… ou aux appels d’offres internationaux, comme celui lancé par l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS, qui regroupe la Guinée, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal) pour la construction du barrage de Félou. D’une capacité de 200 mégawatts, l’ouvrage hydroélectrique sera construit par l’entreprise chinoise Sinohydro Corporation et doit être opérationnel en 2012. Un projet multilatéral de 180 millions d’euros financé par la Banque mondiale et la Banque européenne d’investissement.

Pourtant, difficile de ne pas remarquer sur la corniche les ouvriers qui s’affairent sur le chantier de l’ancien stade de football Assane-Diouf. La cité des affaires Kawsara (quatre tours de 28 ou 32 étages, un investissement de 200 millions d’euros) bénéficie bien du soutien d’une entreprise chinoise privée, la société de promotion immobilière Sichuan Jiahe. Et il est fort possible que ce ne soit qu’un début : « On ne marche que sur un pied [coopération gouvernementale, NDLR], mais je suis très optimiste », estime Zhaoming Zhou. Pour lui, il faut encore lever certains obstacles pour libérer totalement les forces vives de la nation communiste au pays de la Teranga. « Le pays n’est pas encore réellement tourné vers la Chine. Par exemple, l’obtention de visas est bloquée à l’ambassade, c’est un obstacle pour les entrepreneurs et une perte pour le Sénégal. La philosophie administrative doit changer. »

Ce qui n’enlève rien aux atouts de Dakar. « Le pays est très bien positionné géographiquement, et le port n’est-il pas, en Afrique, le point le plus proche des États-Unis ? » commence à égrener Zhaoming Zhou. « De plus, les hommes d’affaires cherchent des environnements stables, et c’est le cas au Sénégal, jusqu’à présent. » Côté ministère, on en joue : « Le Sénégal veut être un hub commercial. Nous disons aux Chinois de venir à Dakar, car cela leur ouvre le marché d’Afrique de l’Ouest ! » Et de vanter les projets de corridors Dakar-Bamako-Ouagadougou, Sénégal-Mauritanie, ou encore Sénégal-Guinée… Tout un programme pour attiser la passion sino-sénégalaise.

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