Dossier

Cet article est issu du dossier «Spécial 50 ans. De Lumumba à Kabila»

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Société

Cinq mots pour comprendre le Congo d’aujourd’hui

Nul ne saisira les subtilités congolaises sans maîtriser les sous-entendus de ces termes dont la signification, ici, est souvent bien particulière.

Argent n. m.
On dit à Kinshasa que l’argent s’attrape. Il suffit de se placer au bon endroit et d’avoir de la chance. C’est un mode de vie pour ceux qui savent que, dans ce pays, on ne gagne jamais assez à la sueur de son front. La foule des petits « attrape » là où elle peut : racket des douaniers, policiers et militaires, monnayage des dossiers pour les fonctionnaires, des examens pour les enseignants, des articles pour les journalistes, des bagages pour les employés de compagnies aériennes, des services pour les « protocoles » (intermédiaires) censés vous éviter le… racket, etc. Les grands, eux, mangent à la table du banquet d’où tombent les miettes. Sous Mobutu, qui n’était pas le dernier à montrer l’exemple, le siphonnage de la Banque centrale et des grandes sociétés d’État comme la Gécamines était la règle. Sous Kabila père, les contrats léonins avec les sociétés étrangères dans les secteurs minier ou forestier ont suscité des commissions parfois colossales, vampirisant le capital même de l’État. Joseph Kabila, lui, a décrété il y a un an la « tolérance zéro » en ce domaine, vœu vertueux mais encore pieux. Revers de la médaille, la débrouillardise – le fameux « article 15 » non écrit de toutes les Constitutions congolaises : « débrouille-toi toi-même » – demeure plus que jamais la condition des lutteurs de la survie quotidienne.

 

Église du réveil n. f.
Abritées dans des hangars au toit de tôle, les Églises dites du réveil prolifèrent en RD Congo. Rien qu’à Kinshasa on en compte au moins 10 000. « Armée de l’Éternel », « Armée de la victoire », « Communauté internationale des femmes messagères du Christ » : leurs noms baroques annoncent la couleur. Dans ces institutions, produit d’un mélange entre pentecôtisme à l’américaine et croyances locales, des pasteurs à la bedaine souvent bien remplie promettent, micro en main, la délivrance de la misère et la fin du « blocage » (le refus d’un visa pour l’Occident), menacent de vengeance divine les parjures, opèrent des guérisons miracle. Capables de faire des kilomètres pour s’acquitter de leur devoir, les fidèles financent les Églises sur leurs propres et maigres deniers. Face à un État en faillite, en l’absence de travail, elles sont les derniers remparts où l’on propose des valeurs et font quasi l’unanimité. Rares sont ceux qui jugent leur morale simpliste. Les politiques, eux, y trouvent leur compte. La « parole divine » colportée par les « Églises d’endormis­sement » – et leurs nombreuses chaînes de télévision  – peut tout justifier.

 

Femme n. f.
En RD Congo plus qu’ailleurs, les femmes triment. Ici, elles sont 32,5 millions de fourmis à tout faire qui vont aux champs, portent le bois, vendent la récolte, pourvoient aux besoins de la maisonnée et, au final, soutiennent l’édifice congolais comme des cariatides un temple grec. Elles pensent à demain quand la gent masculine brûle le soir venu les dollars gagnés dans la journée. Mais elles se retroussent les manches en silence. Si, dans l’Ouest – dans le Bas Congo notamment –, le matriarcat subsiste, et si quelques-unes se font ici et là servir comme des reines, les femmes sont rarissimes dans les instances de décision. Les chiffres reflètent cette quasi-absence : la mortalité maternelle atteint 19 % (contre 13,7 % en moyenne en Afrique), 16 % des jeunes filles sont scolarisées, contre 28 % des garçons. Les hommes congolais ne l’avouent pas, mais considèrent en général les femmes comme un moyen de parvenir, des machines à procréer et des objets de désir. Ils les préfèrent pour cela charnues, la sveltesse pouvant être signe de maladie. N’étant pas à un paradoxe près, ils s’offusqueront pourtant de la généralisation du jean taille basse – aussi appelé « bas-fesse » – et vanteront les mérites d’un pagne traditionnel… 

 

Sape n. f.
Si les sapeurs et leurs extravagances vestimentaires sont nés au « Congo d’en face », plus précisément à Brazzaville, cette microsociété a trouvé à Kinshasa une mégapole où s’épanouir. Le chanteur Papa Wemba, qui fut l’un des papes du mouvement, a fait des émules de plus en plus bling-bling chez les vedettes du show-biz d’aujourd’hui : montres voyantes, griffes apparentes, lunettes noires clinquantes et Hummer aux vitres teintées sont les ingrédients indispensables de tout clip musical qui se respecte. Une mode à la limite du frelaté, qui a connu une longue exception sous Mobutu de 1974 à 1990. Au nom de l’authenticité, le maréchal prohiba le vêtement européen, remplacé par l’« abacost* » pour les hommes et par le pagne pour les femmes. Zaïroises et Zaïrois avaient alors une allure reconnaissable partout. Mais, là encore, l’élégance se nichait dans les détails : interdits de cravates, les dignitaires ornaient leur col Mao d’un foulard en soie, et les pagnes se devaient d’être des wax importés de Hollande.

* Veste à col fermé dont le nom provient de l’expression « À bas le costume ».

 

Sorcellerie n. f.
Très peu de Congolais l’avoueront, mais ici comme partout ailleurs en Afrique subsaharienne « l’irrationnel » fait partie intégrante de la vie. Exorcismes collectifs spectaculaires des Églises du réveil, mauvais œil et mauvais sorts, mangeurs d’âmes et « blindages » (antidotes) de tous acabits, dont certains, tels des boomerangs, renvoient l’attaque décuplée au visage de celui qui l’a lancée : ce monde-là imprègne tout, y compris celui de la politique, des curés et des affaires. La clé : cette tradition culturelle qui veut que, lorsqu’un malheur, un revers de fortune, une maladie, une mort, un échec professionnel ou sentimental survient, le responsable soit l’autre, les autres, plutôt que soi-même. D’où la multiplication des féticheurs-enquêteurs et de leurs poudres magiques (beaucoup moins chers que le médecin et les médicaments), spécialistes de la chasse au ndoki (« sorcier »). Dans leur collimateur : les personnes âgées et les enfants, particulièrement les shégués (« enfants de la rue »), bref les improductifs, les marginaux et les rebelles. L’actualité abonde en faits divers de ce type et il en sera ainsi tant que les Congolais auront du mal à admettre qu’une mort puisse être… naturelle.

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