Politique

Que cache l’affaire Tagro ?

Mis à jour le 6 juillet 2010 à 15:20

Depuis l’annonce d’une enquête sur le ministre de l’Intérieur, Abidjan se perd en conjectures. Énième manœuvre pour retarder la présidentielle, volonté de blanchir un collaborateur, de mouiller le Premier ministre ? Enquête.

Mamadou Koulibaly versus Désiré Tagro. L’un est l’impétueux président de l’Assemblée nationale, héritier constitutionnel du trône de Côte d’Ivoire en cas de vacance du pouvoir. L’autre est le puissant ministre de l’Intérieur, directeur de toutes les polices. Depuis trois semaines, le premier attaque sans ménagement le second dès qu’il en a l’occasion. Les accusations sont lourdes : tribalisme, népotisme, clientélisme, corruption… et s’étalent dans tous les journaux. La plupart du temps, Mamadou Koulibaly est présenté comme le fou du roi, agissant sur ordre du chef de l’État, et Désiré Tagro comme le cavalier à abattre ou encore le « mouton du sacrifice ». Pas si sûr.

De retour d’un voyage privé au Maroc, le président Laurent Gbagbo a décidé de crever l’abcès et a confié au procureur de la République, Raymond Tchimou, le soin de diligenter une enquête sur son si fidèle ministre. Sa décision, rendue publique le 20 juin à l’issue de la défaite de l’équipe de football ivoirienne contre la Seleção brésilienne, a eu l’effet d’une bombe. Que veut le président, qui vise-t-il exactement ? Car au-delà de Tagro, un autre homme est dans la ligne de mire : le Premier ministre, Guillaume Soro. L’opposition a mis deux jours à réagir pour finalement dénoncer une « diversion » tout en demandant une enquête parlementaire sur certains des dossiers.

Dans le camp présidentiel, on se perd en conjectures, et personne n’ose prendre position avant de pouvoir répondre à ces quelques questions : Gbagbo veut-il blanchir son ministre de l’Intérieur ou en faire un exemple ? Compte-il le maintenir et le pousser à la démission ? « Quand les pots de fer se battent, nous, les pots de terre, on s’éloigne pour ne pas recevoir les éclats », témoigne un membre du Front populaire ivoirien (FPI), le parti du chef de l’État.

Quant aux « gbagbologues » et autres analystes de la place abidjanaise, ils y vont chacun de ses explications. Ils y voient un rappel à l’ordre pour les troupes du président, une manière de mettre la pression sur le Premier ministre et la communauté internationale, la préparation d’un plan B en cas d’échec de l’accord politique de Ouagadougou (APO)… Enquête et décryptage.

Pourquoi Mamadou Koulibaly a-t-il lâché cette bombe ? Agit-il seul ?

Les premières flèches du président de l’Assemblée nationale sont décochées le 2 juin à l’occasion du colloque sur le bilan démocratique des deux décennies du multipartisme, à Abidjan. Il révèle que 10 des 1 358 admis au concours d’entrée à l’École de police d’Abidjan sont du même village que le chef de cabinet du ministre de l’Intérieur. Celui qui passe pour être l’idéologue du régime Gbagbo ajoute : « Le tribalisme se marie très bien avec la corruption du système politique. » Dans ce même discours, il critique fortement les résultats de l’APO, qui ont conduit le pays « au bord de la guerre civile » sans aboutir, trois ans après sa signature, à la publication d’une liste électorale consensuelle. « La responsabilité du ministre Tagro est engagée car c’est lui qui l’a négocié, discuté, approuvé et conseillé, assène-t-il. L’échec patent de cet accord devrait l’amener à en tirer les conséquences et à démissionner. »

Devant l’ampleur médiatique que prend l’affaire, le président du FPI, Pascal Affi Nguessan, organise une réunion de crise des cadres du parti, le 10 juin, à son domicile. Koulibaly y confirme ses propos et ajoute qu’il a l’aval du chef de l’État pour dénoncer les questions de corruption. Simone Gbagbo, présente à la réunion, ne prend pas position. Mais, comme le souligne un des participants à cette réunion, « Koulibaly, c’est la bouche de la première dame ». Beaucoup plus que celle du président, qui le considère comme un « intellectuel » passablement incontrôlable.

Le président de l’Assemblée nationale incarne l’aile dure du régime. Il s’est rendu célèbre par des déclarations détonantes à propos de l’indépendance monétaire de la Côte d’Ivoire, son opposition farouche à la signature des accords de paix de Linas-Marcoussis puis sa dénonciation de l’APO.

Il n’est pas le seul à avoir un « problème avec Tagro ». Au FPI, nombreux sont ceux qui se réjouissent de la disgrâce du ministre de l’Intérieur, qu’ils trouvent trop « arrogant ». L’ascension politique de ce magistrat a été mal vécue par les caciques du FPI, qui lui reprochent son manque d’ancienneté au sein du parti.

Qui est Désiré Tagro et que lui reproche-t-on ?

Éphémère ministre de la Justice dans l’équipe du 5 août 2002, emportée par l’éclatement de la rébellion, il a ensuite été conseiller aux affaires juridiques du président, puis son porte-parole en août 2004, avant d’être nommé à l’Intérieur en 2007. Souvent invité à déjeuner au palais, Tagro s’est vu confier progressivement tous les dossiers importants : la conclusion d’un arrangement signé le 13 février par l’État ivoirien et Trafigura (affréteur du Probo Koala, qui a déversé des déchets toxiques en août 2006 à Abidjan), et la conduite de la délégation du camp présidentiel au dialogue direct de Ouagadougou, entre février et mars 2007. Sa cote aurait baissé à partir de la fin de l’année dernière et la publication de la liste électorale, dont on dit qu’elle ne serait pas favorable au chef de l’État.

Outre sa contestation de l’APO et le recrutement sur une base tribale à l’École nationale de police dénoncé par Koulibaly, la déclaration lue par le porte-parole du chef de l’État, Gervais Coulibaly, ainsi que celle du procureur Raymond Tchimou reprennent les accusations que l’on pouvait lire depuis quelques semaines dans la presse. Le ministre de l’Intérieur est soupçonné d’avoir détourné l’argent alloué aux trois dernières éditions du pèlerinage à La Mecque et une partie des sommes payées à l’État ivoirien par Trafigura pour l’indemnisation des victimes des déchets toxiques.

Il est également suspecté d’avoir perçu avec le Premier ministre, Guillaume Soro, 10 milliards de F CFA, versés à titre de commission par la société Sagem, chargée du recensement des électeurs.

Quel sera le sort de Tagro ?

Le procureur Tchimou, proche de Tagro auquel il doit sa nomination, a demandé à deux de ses adjoints de suivre le dossier. L’enquête a été confiée à la brigade de recherche de la gendarmerie, un corps très loyal, dépendant du ministère de la Défense. Les enquêteurs ont un mois pour rendre leur rapport. Si les faits sont avérés, le chef de l’État pourra prendre des mesures administratives à l’encontre du ministre. Celui-ci pourra également être poursuivi par une Haute Cour de justice, qui n’existe pas pour le moment, ou une cour de cassation, qui n’existe pas non plus – il faudra donc qu’une juridiction soit mise en place par voie parlementaire.

Le procureur Raymond Tchimou, le 31 mars à Abidjan (Issouf Sanogo/AFP)

« Je suis serein et ne parlerai qu’après les résultats de l’enquête », se contente de répliquer le ministre de l’Intérieur. Depuis quelques jours, il organise néanmoins sa défense et ses mouvements de soutien, et tente d’identifier ceux qui le lâcheront. Il soupçonne par exemple Paul-Antoine Bohoun Bouabré, ministre d’État chargé du Plan et du Développement, frère ennemi de la région d’Issia, d’être l’un des grands ordonnateurs de cette cabale.

D’autres ministres et personnalités vont-ils tomber  ?

Le chef de l’État affirme être déterminé à poursuivre la moralisation de la vie publique. Dans les rangs des refondateurs du FPI, ceux qui ont quelque chose à se reprocher font profil bas de peur d’être les prochaines victimes de l’opération mains propres. La première dame n’hésite pas à dénoncer en privé les « voleurs de la République ». Après l’arrestation des barons de la filière café-cacao, en juin 2008, le chef de l’État a lancé une purge dans l’armée, la police et l’administration. Une dizaine de sous-officiers ont déjà été entendus par la justice. Le colonel Mongomin N’Golé, directeur général du Fonds de prévoyance militaire, a été écroué à la Maison d’arrêt militaire d’Abidjan. L’ex-ministre de la Fonction publique, Hubert Oulaye, et l’ancien directeur général de l’École nationale d’administration, Djé Bi Irié, semblent également être dans le collimateur du chef de l’État. Ce dernier les a interpellés au mois de février : « On entend de façon récurrente que pour entrer à l’ENA il faut ou donner de l’argent ou frauder. » On parle aussi des ministres de l’opposition qui se sont succédé au gouvernement. Certains scandales ont été révélés par la presse concernant la passation de marchés agricoles, immobiliers et dans les infra­structures.

« Je ne vois pas le président s’attaquer à eux, explique toutefois un proche du chef de l’État. Il mettrait ainsi fin au dialogue direct initié récemment avec les leaders de l’opposition.­ »

Soro est-il la vraie cible  ?

Les proches du Premier ministre affirment que le chef de l’État lui conserve son soutien pour achever le processus de sortie de crise. Il n’en demeure pas moins affaibli par l’enquête en cours. Il est nommément cité comme potentiel récipiendaire de commissions dans la passation du contrat avec la Sagem. Des allégations difficilement prouvables, mais qui réveillent les interrogations autour du contrat léonin passé entre l’État ivoirien et l’entreprise française. La presse n’a pas manqué de rappeler les déboires de la Sagem au Nigeria, où la justice a révélé que des commissions avaient été versées à plusieurs personnalités dans le cadre d’un marché portant sur la fabrication de cartes d’identité.

Informé avant son départ pour l’Afrique du Sud le 18 juin, par le chef de l’État lui-même, d’un projet de poursuites judiciaires contre Tagro, Soro dément avoir touché un pot-de-vin et apprécie peu la médiatisation de l’affaire.

Quel avenir pour l’APO et le processus électoral ?

Le chef de l’État n’a pas pour le moment formellement remis en cause l’APO. Il a reçu le représentant du facilitateur, Boureima Badini, à la résidence présidentielle de Cocody, le 20 juin, et lui a réaffirmé son souhait d’aller rapidement au scrutin. Ses troupes ont, en tout cas, imprimé des journaux et des tee-shirts de campagne. Elles sillonnent actuellement le pays pour porter le message présidentiel.

Côté processus électoral, les choses avancent aussi. La primature a rendu public le mode opératoire pour le traitement de la liste électorale dite « blanche ». La vérification des personnes inscrites a commencé et doit s’achever fin juillet. Un million de personnes pourraient être rejetées de cette liste, laissant place à de nouvelles contestations et remises en cause du processus.

Le président de la Commission électorale indépendante (CEI), Youssouf Bakayoko, très effacé, estime cependant que la présidentielle pourra se tenir fin octobre. Si l’on en croit la « révélation divine » du prédicateur Sébastien Zahiri, chrétien évangélique et conseiller juridique du président, ce serait pour le 31 octobre. C’est en tout cas ce qu’il a affirmé au chef de l’État et à son épouse lors d’un prêche à leur résidence du couple présidentiel en février dernier.

Un report au-delà du mois d’octobre pourrait remettre en question l’ensemble du processus et signer l’enterrement de l’APO. Le président burkinabè Blaise Compaoré a averti tous les protagonistes de la crise ivoirienne et menace même de remettre le dossier au Conseil de sécurité.

À quoi joue le président Gbagbo ?

Malgré ces signes encourageants, beaucoup doutent de la volonté du président Gbagbo d’aller à l’élection, de peur de la perdre. L’opposition dénonce naturellement un nouveau subterfuge pour gagner du temps.

Deux autres interprétations, au moins, sont possibles :

1) Gbagbo n’est pas derrière la sortie de Koulibaly et a voulu lui rappeler qu’il est seul maître du jeu. « Le président envoie un double message, explique l’un de ses proches. L’État est debout et ce pays est dirigé. Et il ne laissera pas les querelles et les dissensions s’installer au sein de sa majorité dans une guerre de succession qui ne dit pas son nom. Il ne veut pas laisser certains dans son camp abuser de leur position pour voler la nation. »

Il soumet son ministre de l’Intérieur au « gôpô », une épreuve de vérité, dans la tradition bétée, par laquelle il faut passer avant de contre-attaquer. Il a d’ailleurs confié à certains diplomates : « Tagro n’est pas un voleur, et je lui conserve ma confiance. » En revanche, surpris par l’audace du président de l’Assemblée, il confiait le 23 à des proches : « Koulibaly, je croyais bien le connaître mais je me suis trompé. »

2) Le chef de l’État souhaite rester dans le cadre de l’APO mais doit tenir compte de l’aile radicale de son parti. Koulibaly a déjà concocté une alternative à l’APO : « Nous devons d’abord modifier la Constitution pour la mettre en conformité avec l’accord de Pretoria et les ordonnances illégales que Désiré Tagro a fait prendre au président de la République, explique le président de l’Assemblée nationale dans son intervention du 2 juin. Il suggère ainsi que les candidatures de Ouattara et de Bédié à la présidentielle, entérinées par ces ordonnances, soient garanties par la Constitution.

Il souhaite aussi l’introduction d’un régime parlementaire, le chef de l’État étant désigné, pour cinq ans, par le groupe ayant la majorité à l’Assemblée. Pour cela, indique Mamadou Koulibaly, Laurent Gbagbo doit changer l’équipe chargée de négocier la sortie de crise. » À commencer par Tagro ?