Politique

Jean-François Kahn : « La presse doit se réinventer ou disparaître »

Mis à jour le 3 juillet 2010 à 13:22

Les médias et leurs tares, l’écrivain et journaliste connaît. Créateur de « L’Événement du jeudi » (1984), puis de « Marianne » (1997), il s’est rapproché, en 2009, du centriste François Bayrou. Paroles d’un « mal-pensant » qui tient un blog sur jeanfrancoiskahn.com.

Jeune Afrique : Au même moment, en France, trois grands quotidiens, Le Monde, Le Parisien et La Tribune, sont en passe de changer de mains. Est-ce le signe que la presse écrite traverse une grave crise ?

Jean-François Kahn : Oui. En France, aujourd’hui, tous les quotidiens d’information sont déficitaires. Sans exception. La plupart des hebdomadaires aussi, sauf Le Canard enchaîné et Marianne. Le Nouvel Observateur et L’Express, par exemple, sont très nettement déficitaires. Et je parle de trous considérables.

Le Monde, lui, a toujours été dans le rouge, mais aujourd’hui son déficit est abyssal. Il a besoin de 110 ou 120 millions d’euros. Et encore, il bénéficie d’une aide de l’État !

Autrement dit – et cela montre le cataclysme qui menace – si c’était un secteur industriel normal, géré de façon libérale, pratiquement tous les journaux devraient fermer et il n’y aurait plus de quotidiens nationaux, à l’exception peut-être du Figaro, qui est adossé à la puissance financière et industrielle du groupe Dassault. La plupart des hebdos devraient fermer aussi.

Voilà pourquoi les groupes qui avaient racheté ces journaux veulent s’en défaire. Avec Amaury, c’est très net. Aujourd’hui, ce groupe pense qu’il peut gagner de l’argent ailleurs et qu’un journal d’information comme Le Parisien est un poids mort.

« La presse quotidienne est un marché non porteur », dit le directeur général du groupe Amaury, Martin Desprez…

Oui. Regardez Hachette, qui possède Paris Match, Elle et Europe 1. Le groupe refuse d’entrer dans le tour de table du Monde. C’est le signe que lui aussi passe la main.

Pourquoi cette crise ?

D’abord, il y a le problème des gratuits. Contrairement à tout ce qu’on a raconté, les quotidiens gratuits n’incitent pas les gens qui ne lisaient pas de journaux à les lire. Cela ne les encourage pas à acheter. En fait, c’est l’inverse : les gens qui achetaient un journal s’habituent à ce que ce soit gratuit et ne voient plus pourquoi ils iraient vers un support payant.

Là-dessus arrive internet. Non seulement c’est gratuit, mais vous y trouvez de plus en plus le contenu de ce que vous donnait le journal payant. Les quotidiens qui ont placé leur propre contenu sur internet ont commis une erreur considérable.

Autre problème, depuis vingt ou trente ans : la mise en place d’une structure de diffusion où les recettes publicitaires prennent largement le pas sur les recettes de vente. Dans les bons moments, pour L’Express et Le Nouvel Observateur, les recettes de la pub représentaient 80 % des recettes totales. Quand vous avez une crise économique, et surtout de nouveaux supports comme la télévision et internet, non seulement la publicité quitte la presse écrite, mais elle n’y reviendra jamais complètement. Vous avez donc des journaux qui s’étaient habitués à voir leur diffusion baisser petit à petit sans trop s’inquiéter – parce que parallèlement leurs recettes publicitaires montaient – et qui tout à coup voient dégringoler ces mêmes recettes alors qu’ils avaient laissé dépérir leurs ventes ! Le paroxysme a été atteint par certains hebdomadaires, qui, pour vendre leurs espaces publicitaires le plus cher possible, ont fait de la fausse diffusion avec des abonnés qui leur coûtaient de l’argent. Rappelez-vous : ils leur envoyaient des cadeaux incroyables, comme des postes de télévision. D’où le déficit de L’Express, qui est énorme.

La presse écrite est-elle seulement victime des nouvelles technologies ?

Malheureusement, non. En France, le discours antimédias se développe très fortement. Un large public a la conviction – un peu caricaturale – que les journalistes forment une caste, qu’ils disent tous la même chose et qu’ils pratiquent la pensée unique. Personne ne pouvait penser cela quand il y avait une douzaine de journaux de sensibilités différentes qui polémiquaient entre eux. Mais, à partir du moment où il n’en reste que trois ou quatre, et où ils sont en gros dans la même mouvance, beaucoup de gens ont l’impression que le pluralisme, c’est fini. De ce point de vue, l’histoire du référendum de 2005 sur l’Europe a été fondamentale. Non seulement Le Figaro, Le Monde et Libération ont tous les trois pris parti pour le oui, mais ils ont diabolisé les gens qui voulaient voter non, lesquels se sont sentis injuriés. Or, comme vous le savez, la majorité a dit non, ce qui a provoqué une crise de confiance terrible. C’est très net pour Libé : les lecteurs ont voté non, alors que le journal – et Serge July à sa tête – s’était engagé pour le oui de façon très agressive. Libé ne s’est jamais remis de cette perte de crédibilité.

Enfin, je pense que l’outil journal écrit est totalement inadapté à la société actuelle, et tout d’abord à son langage. Dans leur majorité, les moins de 35 ans ne comprennent plus ce qu’on écrit. Ils sont dans un autre monde. À l’heure d’internet et des textos, ils ne comprennent plus nos phrases, c’est-à-dire la phrase cicéronienne avec son amplitude et ses incidentes. Aujourd’hui, comme au XVIe siècle avec la Pléiade, ou comme au XVIIe avec Malherbe, il faut faire une révolution du langage. La presse doit inventer une nouvelle langue correspondant à la sensibilité d’une jeunesse elle-même façonnée par les nouvelles technologies.

Votre constat est accablant. Pensez-vous que la presse écrite est condamnée ?

Alors là, il y a deux écoles. Il y a les gens qui pensent que c’est foutu. Et, malheureusement, ils sont majoritaires en ce moment. Comme Pétain en 1940, ils disent : « Soyons réalistes. L’indépendance de la presse, ce n’est plus possible, le pluralisme non plus. Essayons de sauver ce qui peut l’être avec l’aide des grands groupes financiers. » Et puis il y en a d’autres, comme moi, qui disent : « Il faut tout revoir, il faut réimaginer, il faut un nouveau style, mais c’est à ce prix que l’on pourra reconquérir une vraie presse indépendante et pluraliste. »

À quelles conditions ?

Il faut d’abord recréer du pluralisme et de la conflictualité. Avant, les journaux typés servaient un peu de patrie, de référence et de famille. Ces journaux s’invectivaient, s’injuriaient, et c’était un élément formidable de bouillonnement et de vente. Il faut donc faire en sorte qu’il y ait de plus en plus de journaux, et pas des gratuits, qui sont neutres par essence.

Donc bienvenue au nouveau France Soir ?

Bien sûr. Il faut aussi que ces journaux retrouvent un engagement. Je ne crois pas à l’engagement partisan en faveur de tel ou tel parti. Je crois à l’engagement sur des valeurs et des convictions. Cela, vous ne l’aurez pas gratuitement. Il faut encore que ces journaux offrent plus d’investigation. Enfin – et là je suis tout à fait en désaccord avec la tendance dominante qui dit que l’information est sur internet et qu’il vaut mieux faire du magazine –, je pense que, justement, il y a tellement d’information sur internet que les gens ne s’y reconnaissent plus. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Qu’est-ce qui est important et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Je crois qu’un journal qui vous donne toutes les infos crédibles, qui les hiérarchise et les met en perspective, c’est ce que les gens attendent.

La recapitalisation du Monde est-elle le signe que le grand capital s’empare de la presse française ?

J’ai fait deux journaux sans le grand capital : L’Événement du jeudi et Marianne. Et ce dernier gagne encore de l’argent. En fait, vous n’êtes pas obligé de partir sur un grand pied avec une grosse rédaction. Si vous définissez bien la cible, si vous répondez à une aspiration, vous pouvez créer des journaux sans engager des sommes énormes.

L’ingérence du président Sarkozy dans l’affaire du Monde vous in­quiète-t-elle ?

Évidemment. Mais d’abord, soyons clairs : pour être indépendante, la presse doit gagner de l’argent. Or, aujourd’hui, les quotidiens français ne vivent que parce que l’État leur donne de l’argent. Dans une démocratie, l’État, ce sont les contribuables. Mais en France, Nicolas Sarkozy considère que l’État c’est lui. D’où son discours au Monde : « Si vous n’allez pas vers les actionnaires qui me conviennent, je vous supprime l’aide à la modernisation de votre imprimerie. » Donc, évidemment, c’est très inquiétant. Si, en plus, vous êtes racheté par un grand groupe qui lui-même est lié au pouvoir via les marchés publics, ça s’aggrave. Regardez Le Figaro. Il appartient à une personne, Serge Dassault, qui vit grâce aux contrats d’armement et qui ne peut pas vendre des avions Rafale au Brésil sans Nicolas Sarkozy. Ce n’est pas possible !

Mais les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy ne faisaient-ils pas la même chose ?

Non. Il y a une dimension personnelle. Certes, quand j’ai créé mes journaux, le président de l’époque avait déjà tendance à intervenir et à téléphoner. Mais ce genre de chantage, je n’ai jamais vu ça. D’abord, avant, l’État n’aidait pas les journaux. Maintenant, il a ce moyen de pression. En plus, on a, à l’Élysée, un homme qui est obsédé par les médias. S’il n’était pas président de la République, il serait présentateur télé ! Il place un de ses principaux collaborateurs à la tête de TF1. Il fait virer le directeur de rédaction de Paris Match. Il nomme le responsable du service politique d’Europe 1. Il téléphone au propriétaire de Libération, Édouard de Rothschild, pour lui demander de ne pas mettre Edwy Plenel à la tête du journal. Et il nomme les patrons de France Télévisions et de Radio France ! Pour la présidentielle de 2012, la gauche se fait de douces illusions. L’alternance sera très difficile si Nicolas Sarkozy possède tous les médias : allez battre un président qui contrôle la majorité des médias et qui, en plus, est un bon candidat !

Pensez-vous, comme la gauche, que la France est en train de s’aligner sur l’Italie de Silvio Berlusconi ?

C’est pire car, en Italie, l’un des deux journaux les plus lus, c’est La Repubblica, qui est un journal d’opposition dure. Quant à la télévision publique, les partis d’opposition y sont représentés.

Aux États-Unis, Newsweek est à vendre. En Grande-Bretagne, le Guardian et The Independent ont des difficultés. Est-ce pour les mêmes raisons qu’en France ?

En partie. La presse populaire britannique a perdu aussi des lecteurs. Sauf que ces journaux vendent des millions d’exemplaires de plus que la presse française. En France, si on ne résiste pas, si on ne réagit pas, et s’il n’y a pas des gens qui croient à la presse et qui prennent des initiatives, on va vers un contrôle, je ne vais pas dire soviétique, mais vers un contrôle par le pouvoir de l’essentiel des médias.