Vie des partis

L’après-ATT a déjà commencé

La course à la succession d'ATT est en marche, deux ans avant la fin de son mandat. © Reuters

Amadou Toumani Touré quittera le pouvoir à la fin de son second mandat, en 2012. Qu’ils revendiquent son héritage ou qu’ils contestent son bilan, les prétendants au fauteuil présidentiel sont nombreux. Jamais l’issue d’une élection n’aura été aussi incertaine.

Près de deux ans avant l’échéance, la bataille pour la succession d’Amadou Toumani Touré se prépare déjà en coulisses. Pour la première fois depuis 1992, l’ensemble de la classe politique, les caciques comme ceux qui aspirent à le devenir, rêve d’un destin présidentiel enfin accessible. Les jeux n’ont jamais été aussi ouverts. Mais la course à la présidence sera longue et semée d’embûches. Pour les multiples candidats en puissance, l’équation est complexe : être prêt pour le jour J – ce qui signifie réunir des moyens importants et des troupes, se forger une image d’homme d’État mais aussi d’homme neuf – sans pour autant révéler ses intentions de manière trop ostensible pour éviter, le plus longtemps possible, les inévitables coups à prendre. L’horizon 2012 semble tellement dégagé, et l’issue du scrutin si incertaine, que la bataille s’annonce acharnée.

Dans ce contexte, la création du Parti pour le développement économique et social, annoncée pour le 17 juillet, ne pouvait pas passer inaperçue. Le nouveau mouvement aura le même sigle que le Projet de développement économique et social, sur lequel le chef de l’État malien, Amadou Toumani Touré (ATT), s’est fait réélire en 2007 : PDES. La filiation ne fait aucun doute. Selon Hamed Diane Semega, qui dirige le Mouvement citoyen (MC), groupement d’associations se réclamant du président, « ce nom, mieux que tout discours, situe l’ancrage du nouveau parti : avec le président ATT, derrière le président ATT et pour le président ATT !  »

Mais il aura fallu batailler ferme pour convaincre le chef de l’État de transformer le MC en parti, tant il était réticent à l’idée de quitter sa posture de président consensuel. Le PDES veut être un « outil, au service d’ATT, pour reconfigurer le paysage politique malien dans la perspective des élections de 2012 », affirme le leader d’un parti de la mouvance présidentielle. Pour le premier cercle du pouvoir – ministres, conseillers et autres courtisans –, l’objectif est de peser sur le choix du futur locataire du palais de Koulouba, voire, pour certains, de faire élire leur champion en s’appuyant tout à la fois sur le bilan d’ATT, sur l’appareil d’État et sur une manne financière découlant de dix ans de gestion des affaires publiques.

Reste à trouver ce champion dont a besoin le PDES. Hamed Diane Semega, également ministre de l’Équipement et des Transports, est l’un des plus fervents partisans d’ATT. Parce qu’il a assuré la supervision de nombreux chantiers emblématiques (troisième pont de Bamako ; route reliant la capitale malienne à Conakry…), il possède une vraie visibilité nationale et pourrait prendre la direction du parti s’il était épaulé par d’autres proches de Koulouba, comme les anciens ministres que sont Ousmane Thiam et Hamed Sow, concepteur du PDES en 2007. Autre acteur de poids, Modibo Sidibé, nommé en octobre 2007 à la tête du gouvernement après une longue carrière ministérielle. Certains voient en lui un successeur idéal pour assurer la continuité, même s’il lui est reproché son « manque de proximité avec le peuple, des erreurs dans la gestion de l’“initiative riz” lancée en 2008 et, peut-être, un manque de courage politique dans l’affaire du code de la famille », déclare un opposant. Modibo, candidat du PDES en 2012 ? « Il se prépare, admet l’un de ses soutiens. Et s’il doit se lancer dans la course, il pourra certainement compter sur les nombreux hommes qu’il a placés à des postes clés. » À l’heure où Bamako bruisse de rumeurs de remaniement gouvernemental, le maintien à la primature de cet homme réputé travailleur et discret en dira long sur les intentions du chef de l’État.

Guerre des chefs

Toutefois, faute d’ancrage politique, les promoteurs du nouveau parti devront sans doute recruter dans les rangs des grandes formations. Le PDES peut déjà se targuer d’une première prise : Bah N’Diaye, ministre de l’Artisanat et du Tourisme. Il a quitté, en juin, le Comité­ national d’initiative démocratique (Cnid), et emmené avec lui un groupe d’élus. « La stratégie consiste tout simplement à affaiblir les partis traditionnels d’ici à 2012 en allant débaucher leurs cadres », explique un conseiller ministériel. Les poids lourds que sont l’Alliance pour la démocratie au Mali (Adema) et l’Union pour la république et le développement (URD), membres de la coalition gouvernementale, seraient donc les premières cibles du PDES.

Leurs dirigeants avaient pourtant tous affiché leur satisfaction, en avril, en découvrant que le projet de réforme constitutionnelle limitait toujours à deux le nombre de mandats présidentiels. ATT ayant annoncé qu’il quitterait le pouvoir en 2012, ils espéraient être remerciés pour leur appui sans faille depuis 2007. Au sein de l’Adema, majoritaire à l’Assemblée nationale, la bataille de leadership avait déjà commencé entre ses principaux dirigeants. Sur les rangs : son président, Dioncounda­ Traoré, au perchoir depuis 2007 ; les ministres Ibrahima N’Diaye, Tiémoko Sangaré et Sékou Diakité, mais aussi Soumeylou Boubèye Maïga, ancien patron des services secrets dans les années 1990. Le PDES et l’échéance de 2012 ne manqueront pas de réveiller les tensions au sein d’un parti où personne n’a vraiment réussi à s’imposer depuis l’ancien président Alpha Oumar Konaré (AOK). Avec le risque d’une nouvelle cassure et le départ de militants lassés par la guerre des chefs. Mais l’Adema peut aussi se renforcer en fusionnant avec le Parti pour la renaissance nationale (Parena), de Tiébilé Dramé, gendre d’AOK.

De son côté, l’URD apparaît comme l’un des partis les mieux structurés et n’a cessé de progresser en termes de représentativité depuis sa création, en 2003, par Soumaïla Cissé, parvenu au second tour de la présidentielle un an plus tôt. Aujourd’hui président de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Soumaïla Cissé est pourtant malmené, depuis 2008, par Oumar Ibrahim Touré, le deuxième vice-président de l’URD, qui lui en conteste régulièrement le leadership. Touré détient l’un des plus gros portefeuilles gouvernementaux : celui de la Santé. S’il venait à rejoindre les rangs du PDES, emmenant avec lui une partie de ses troupes, il pourrait gêner les ambitions présidentielles d’un Soumaïla Cissé qui vient de passer six années à peaufiner son image de gestionnaire compétent et rigoureux et dont le retour au pays est annoncé pour début 2011.

Accords de désistement

Parmi les grands partis, seul le Rassemblement pour le Mali (RPM) ne paraît pas susceptible d’être absorbé par le PDES. Sans doute parce qu’il possède un chef incontesté : l’ancien Premier ministre, Ibrahim Boubacar Keita (IBK). Toujours aussi populaire, IBK séduit, notamment à Bamako, et cultive ses réseaux internationaux. À New York, où il s’était rendu pour participer au conseil de l’Internationale socialiste, les 21 et 22 juin, IBK a travaillé sur les questions économiques mondiales aux côtés de l’américain Joseph Stiglitz et du Premier ministre grec, Georges Papandréou. Par ailleurs, le RPM, ancré dans l’opposition depuis quatre ans, pourrait attirer les déçus d’ATT. « Nous pratiquons une opposition constructive et respectueuse des institutions, avec une liberté de parole sur les grands sujets qui concernent la nation malienne », précise IBK, qui s’était opposé aux accords d’Alger, signés en 2006 entre le gouvernement et les rebelles touaregs.

Au-delà des poids lourds précédemment cités, quelques candidats indépendants pourraient aussi tenter leur chance. Cheick Modibo Diarra, un ancien de la Nasa devenu président de Microsoft Afrique, a mis en place des clubs de soutien à sa candidature et bénéficie de l’appui de son beau-père, le général Moussa Traoré, chef de l’État entre 1968 et 1991. Zoumana Sacko, compagnon de route et ancien Premier ministre d’ATT en 1991 et 1992, n’a pas d’appareil politique derrière lui, mais il n’a pas renoncé à se lancer dans la course. Enfin, une alliance de circonstance n’est pas non plus à exclure. Les partis traditionnels pourraient aussi décider de contrer ensemble le nouveau PDES et conclure des accords de désistement pour le second tour. Au Mali et à Bamako, tous l’ont bien compris : l’après-ATT se prépare dès aujourd’hui.

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