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Les crus prennent de la bouteille

Mis à jour le 15 juillet 2010 à 12:12

Longtemps exportés pour servir de coupe à quelques picrates européens, les vins tunisiens se découvrent un nouveau potentiel, celui de la qualité.

Jadis pompeusement surnommée « le grenier de Rome », la Tunisie fut aussi son chai. Ce sont les Carthaginois qui portèrent en Sicile des plants de marsala, devenu, depuis, l’emblème des vins siciliens. Avec l’établissement des Arabes, puis la colonisation, le rapport au vin devint plus complexe.

Depuis 2001, les vins tunisiens sortent de l’anonymat dans lequel ils étaient plongés. Ils ont même remporté plusieurs distinctions lors des dernières rencontres internationales de la filière, telles que le prestigieux Challenge international du vin, le Concours mondial de Bruxelles ou les Vinalies internationales (les vins primés, milieu de gamme, sont vendus entre 5 et 8 euros la bouteille). Ces récompenses entérinent le savoir-faire et la qualité retrouvée des vins tunisiens, qui, protégés par sept appellations d’origine contrôlée (AOC), réalisent une montée de gamme remarquable, grâce à un programme de mise à niveau : modernisation des équipements, ergonomie des cultures, introduction de cépages plus performants et universels, lutte raisonnée contre les maladies et parasites… Certifié ISO 9000, ce programme soutenu par l’État, en partenariat avec la France et l’Italie, a été notamment adopté par Les Vignerons de Carthage-Union centrale des coopératives viticoles (UCCV), regroupant 1 500 viticulteurs, qui fournissent, conditionnent et commercialisent les deux tiers de la production nationale.

Cette dernière a atteint 7 millions de bouteilles en 2009, dont 40 % exportées, pour des recettes s’élevant à 40,3 millions de dinars (22 millions d’euros), en hausse de 10 % par rapport à 2008. Pourtant, les 38 000 ha du vignoble tunisien ne permettent de produire que 350 000 hectolitres de vin par an. Malgré ce rendement à l’hectare assez faible, huit sociétés mixtes, dont deux tuniso-françaises et deux tuniso-italiennes, exploitent désormais le vignoble local, dont les cépages anciens ont été abandonnés au profit des merlot, syrah, cabernet sauvignon, grenache noir, alicante bouschet, carignan, cinsault et caladoc.

Nul n’est prophète en son pays

Climat tempéré, ensoleillement optimal, sol calcaire limoneux, vignobles pour la plupart en coteaux… tous les éléments d’une exploitation raisonnée sont réunis. Cependant, aucun vignoble ni aucun vin n’a jusqu’à présent reçu de certification bio en Tunisie. Il faut du temps et des investissements pour que les exploitations, le processus de vinification et les caves soient certifiés. Associé au Domaine de Shadrapa, à Testour (70 km à l’ouest de Tunis), le groupe français Castel envisage de produire un vin issu de raisins biologiques, comme il le fait déjà au Maroc.

Pour le moment, la filière place surtout son évolution sous la bannière du développement durable. Elle représente 30 000 emplois directs et indirects et permet de sédentariser les populations rurales, qui se transmettent l’art du travail de la vigne de génération en génération, comme c’est le cas à Mornag (cap Bon) autour des domaines Saint-Augustin ou de Néféris – lequel emploie, d’ailleurs, la première femme œnologue tunisienne.

En tout cas, changement de mentalité ou d’habitudes, le vin tunisien n’est pas prophète en son pays. La consommation annuelle par habitant, estimée à 2,2 litres, est en recul au profit de la bière, ce qui s’explique aussi par le prix relativement élevé du bon vin en Tunisie (+ 25 % en deux ans). Il s’adresse donc à une clientèle restreinte : les Tunisois branchés, pour qui le vin est « tendance », et les touristes, qui prisent les visites des caves du cap Bon. Circuits que ne démentirait pas le Carthaginois Magon (IIIe siècle av. J.-C.), auquel ce terroir avait fourni la matière de son fameux traité d’agronomie viticole.