Politique

Petraeus monte au front

Mis à jour le 7 juillet 2010 à 12:12

Théoricien de la contre-insurrection, il succède au général McChrystal à la tête des forces alliées. Simple changement d’homme ou infléchissement de la stratégie américaine ?

Il a rétabli une relative sécurité en Irak, ce qui lui a valu le surnom de « Roi David ». Il a aussi rédigé un manuel de contre-insurrection étudié dans toutes les écoles de guerre américaines. Sa réputation de sage va pourtant être mise à rude épreuve. Nommé le 23 juin commandant des forces alliées en Afghanistan, le général David Petraeus, 57 ans, porte en effet un lourd fardeau sur ses épaules un peu de guingois – séquelles d’un accident de parachute. On attend beaucoup de lui, l’impossible, peut-être : retourner une situation critique. Les talibans progressent, les troupes de la coalition subissent des pertes records (322 tués depuis le début de l’année) et leurs offensives s’enlisent (comme celle de Marjah, lancée en février), quand elles ne sont pas repoussées aux calendes grecques.

Mais, au-delà de l’objectif militaire, la réussite ou l’échec de Petraeus pèsera sur le bilan de Barack Obama. Pour transformer une probable défaite en une possible victoire, les deux hommes sont condamnés à s’entendre. Et, d’abord, à faire oublier ce que le limogeage de Stanley McChrystal, le prédécesseur de Petraeus, a révélé : la mésentente qui règne entre les nombreux responsables américains chargés du dossier.

Le 25 juin, le mensuel Rolling Stone dressait le portrait d’un McChrystal égratignant tous ses partenaires : les diplomates Richard Holbrooke et Karl Eikenberry, le général James Jones, le vice-président Joe Biden, et même Barack Obama, à qui le talentueux maître d’œuvre des opérations spéciales, décidément trop grande gueule, reprochait d’avoir longtemps tergiversé, à l’automne 2009, avant de se décider à envoyer trente mille hommes en renfort.

Conscient que, depuis la guerre du Vietnam, les républicains taxent volontiers les démocrates de faiblesse, le président s’est empressé de congédier McChrystal et de le remplacer par… son supérieur hiérarchique (Petraeus était jusqu’ici le patron du Centcom, le commandement central américain en Afghanistan et en Irak). Le message est clair : le président ne tolère aucune faille dans la conduite du conflit et procède à « un changement d’homme, pas à un changement de stratégie ».

« Gagner les cœurs »

Les apparences plaident en ce sens. Petraeus comme McChrystal sont des tenants de la « Coin », la contre-insurrection, stratégie qui consiste à parler aux insurgés – quitte à les acheter pour se les rallier – et à « gagner le cœur » de la population. L’intellectuel Petraeus ne s’est pas contenté de graver cette théorie dans le marbre. Il l’a appliquée avec succès en Irak, au Kurdistan (2003) puis dans le reste du pays (2007), en s’appuyant sur des structures préexistantes et en armant les tribus sunnites contre les djihadistes étrangers.

En Afghanistan, où il n’y a que des insurgés locaux et pas d’État digne de ce nom, McChrystal est loin d’avoir obtenu les mêmes résultats. Pis : en renonçant à l’appui de l’aviation de crainte de faire des victimes civiles et de s’attirer la haine des survivants, il a provoqué le désarroi de ses soldats, dont la vie est davantage exposée et qui ne comprennent plus quels sont leurs objectifs.

En promettant d’« étudier de près ces nouvelles règles d’engagement » et en précisant que la date de juillet 2011 annoncée par Obama ne serait que « le début du processus de retrait », Petraeus a montré qu’il pourrait être amené à affiner sinon la stratégie, du moins la tactique, tout en tenant compte des engagements du président vis-à-vis des Américains. Pragmatique, il a prédit que les combats allaient « s’intensifier dans les mois qui viennent » et préparé le terrain à une prolongation de l’opération. La manœuvre est habile – Obama ne peut qu’y souscrire –, mais la voie est étroite.