Société

Barouf à Ground Zero

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Mis à jour le 13 juillet 2010 à 13:31

Dix ans après la destruction des tours jumelles du World Trade Center, le projet de construction d’une mosquée près du lieu de la tragédie suscite une avalanche de protestations… fortement teintées de xénophobie.

L’imam Feisal Abdul Rauf prêche à New York depuis vingt-sept ans. Dix ans après la tragédie du 11 Septembre, il se propose de rénover un bâtiment situé 45 Park Place, à 300 m de Ground Zero. Endommagé par des débris d’avion lors des attentats, celui-ci a depuis été laissé à l’abandon. Après avoir abrité un magasin de vêtements, il accueille aujourd’hui les fidèles de l’imam pour la prière du vendredi. Dans quelques années, Inch’Allah, il deviendra la Maison de Cordoue, un centre communautaire islamique de douze étages. « Ce n’est pas seulement une mosquée, mais un centre culturel ouvert à tous, pas seulement aux musulmans, souligne le démocrate Robert Jackson, membre du conseil municipal. L’imam veut faire de ce lieu un symbole de tolérance. »

La Maison de Cordoue comportera notamment un auditorium de cinq cents places, une salle de sport, des espaces réservés aux expositions et aux performances artistiques, des librairies, des restaurants et une piscine. Bref, il ressemblera comme deux gouttes d’eau à d’autres établissements communautaires new-yorkais, tel le Jewish Community Center.

« Fier d’être islamophobe »

Le projet est pourtant loin de faire l’unanimité, c’est un euphémisme. La volonté de l’imam, devenu propriétaire­ des lieux il y a un an, de bâtir une « mosquée géante » si près de Ground Zero constitue, aux yeux de certains, une offense aux familles des victimes. Voire « un crachat à la face de ceux qui ont été tués par des fanatiques musulmans ».

Les hostilités sont déclenchées. Ici et là, on voit fleurir des affiches sans équivoque : « Fier d’être islamophobe » ou bien « Pas de mégamosquée sur un sol martyr ». La page No To The Mosque At Ground Zero rassemble 50 000 fans sur Facebook, tandis que Mark Williams, le leader populiste du mouvement des Tea Parties, s’insurge sur son blog contre « un monument voué au culte du Dieu-singe des terroristes ».

Pourtant, Zead Ramadan, président du Council on American-Islamic Relations (Cair), rappelle que s’opposer à la liberté de culte est anticonstitutionnel. Il dénonce les motivations sectaires et fanatiques du groupe Stop Islamization of America, qui organise régulièrement des manifestations dans le quartier. « Masquée par d’autres immeubles, la Maison de Cordoue sera invisible depuis le World Trade Center », souligne pour sa part Robert Jackson, pour qui nombre des protestataires sont tout bonnement racistes.

Du Koweït à la Malaisie

Dans une conférence de presse, l’imam Abdul Rauf a rappelé que la plupart des musulmans dans le monde condamnent le terrorisme, que certains de ses fidèles ont péri lors des attentats du 11 Septembre et que lui-même a collaboré à l’enquête du FBI. Pour ce musulman soufi né au Koweït et élevé en Malaisie, la Maison de Cordoue devrait contribuer à apaiser les tensions. Le credo de Cordoba Initiative, l’association qu’il a créée : rapprocher le monde musulman et le monde occidental. Le projet bénéficie du soutien de Michael Bloomberg, le maire de ­New York, et des autorités locales. En mai, le conseil communautaire, qui représente le quartier de Manhattan auprès de la municipalité, l’a approuvé par 29 voix contre 1, et 10 abstentions.

Reste que le financement de l’opération, dont le coût est évalué à plus de 100 millions de dollars, n’est pas encore clairement défini. Les informations concernant les partenaires ou les plans de construction font défaut. Une commission de préservation du patrimoine devrait donner son avis dans le courant du mois de juillet.