Politique

Le saut dans le vide

Depuis les législatives de mars, les dirigeants irakiens n’ont pas réussi à dégager une majorité claire. De leur côté, les États-Unis sont enfin déterminés à quitter le pays. Quelles seront, pour les uns et les autres, les conséquences de huit années de guerre ?

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Mis à jour le 21 juillet 2010 à 13:01

Remise symbolique de la « clé » du Camp Cropper à la police irakienne, le 15 juillet. © AFP

Les États-Unis sont encore loin d’avoir sérieusement évalué les conséquences de leur catastrophique expédition en Irak. Les blessures, physiques et politiques, sont encore trop à vif. Il faudra néanmoins, un jour, établir un bilan.

Combien la guerre a-t-elle réellement coûté aux contribuables américains ? Quel est le nombre exact de morts et de blessés, pas seulement parmi les Américains et leurs alliés, mais aussi parmi les Irakiens ? À combien s’élèvent les dégâts matériels ? Qui peut être tenu pour responsable de la destruction d’un pays arabe de cette envergure ?

Pourquoi les néoconservateurs va-t-en-guerre n’ont-ils pas été identifiés et punis, alors même qu’ils ont élaboré de fausses preuves de la présence d’armes de destruction massive qu’aurait cachées Saddam Hussein et du lien supposé de ce dernier avec Al-Qaïda ? Quel rôle a joué Israël dans la débâcle ?

Qui doit-on blâmer pour avoir réveillé le démon confessionnel irakien ? Pour la montée en puissance de l’Iran dans la région ? Pour les changements géopolitiques dans le Golfe ? Pour la menace qui pèse sur l’approvisionnement du monde en énergie ?

Ce n’est peut-être que la prochaine génération qui fournira des réponses complètes à ces questions – en admettant qu’elles soient un jour réellement posées. Pourtant, le vice-président américain, Joe Biden, lors de sa récente visite de trois jours en Irak, n’a pas pu manquer de constater que les États-Unis ne peuvent plus peser sur le cours des événements comme avant.

Une succession d’erreurs

La « phase de combat » des États-Unis en Irak devrait s’achever en août. Le nombre de soldats descendra à 50 000 d’ici à la fin du mois (contre un maximum de 165 000 pendant le « surge » de 2007), et un retrait complet est prévu pour la fin de l’année 2011. Le président Barack Obama est déterminé à sortir les États-Unis d’une guerre à laquelle il s’est toujours opposé. Mais, en retirant ses troupes d’Irak, Washington verra inévitablement son influence décroître. Quel rôle jouera dorénavant l’Amérique ?

À quoi servira l’ambassade des États-Unis à Bagdad, véritable forteresse de 750 millions de dollars (595 millions d’euros) qui se déploie sur plus de 400 000 m² le long du Tigre ? Décrite comme l’ambassade américaine la plus grande, inhospitalière et dispendieuse au monde, elle accueille pas moins de 1 200 diplomates, soldats et membres de quatorze ministères américains. Doit-on la considérer comme un ogre engloutissant des ressources considérables ? Ou bien est-elle simplement la dernière d’une longue liste d’erreurs criminelles inaugurée par la campagne de désinformation des néoconservateurs ? Installés au cœur de l’administration du président George W. Bush, ils ont saisi l’occasion fournie par les attaques terroristes du 11 septembre 2001 pour obtenir le renversement de Saddam Hussein, un dirigeant arabe qu’Israël percevait comme une menace potentielle.

Tandis que les États-Unis se terrent dans leur bunker géant, les responsables politiques irakiens continuent de se chamailler, essayant de regrouper à leur avantage les innombrables partis représentés au Parlement. Celui-ci, composé de 325 sièges, est issu des législatives à la proportionnelle du 7 mars dernier.

L’exécutif en suspens

Nouri al-Maliki, le Premier ministre sortant, compte bien rester au pouvoir même si ses partisans ont remporté moins de voix que ceux d’Iyad Allaoui, ancien chef du gouvernement (par intérim, en 2004-2005). Maliki dirige un ensemble de partis appelé Coalition pour l’État de droit, majoritairement chiite, tandis qu’Allaoui est à la tête d’une coalition plus laïque, le Bloc irakien. Mais aucun d’eux n’a obtenu une vraie majorité. Pour y parvenir, Maliki a proposé un accord à un troisième groupe : l’Alliance nationale irakienne, composée des sadristes (chiites fondamentalistes dirigés par le religieux Moqtada al-Sadr) et du Conseil supérieur islamique d’Irak (CSII). Mais ni les sadristes ni le Conseil islamique ne veulent de Maliki comme Premier ministre. Ils ont chacun leur propre candidat pour le poste.

Il se peut que l’offre de Maliki à l’Alliance nationale irakienne ne soit qu’une manœuvre destinée à obliger Allaoui à faire alliance avec lui – alliance au sein de laquelle c’est lui qui aurait la haute main et qui occuperait la fonction la plus importante.

À son arrivée à Bagdad, le 3 juillet, Joe Biden osa déclarer qu’il était « extrêmement optimiste » pour la démocratie irakienne. Mais à son départ, le 5, il paraissait évident qu’il n’avait pas convaincu les différentes factions de former un gouvernement. Pour l’instant, comme depuis quatre mois, l’horizon irakien continue de se heurter à l’impasse issue des élections législatives de mars dernier.

Les chiites prétendent que le pouvoir leur revient de droit puisqu’ils représentent la majorité de la population. Mais les sunnites ne se laisseront pas exclure sans protester. Sous une forme ou une autre, ils dirigent le pays depuis les années 1920 – depuis la création par le Royaume-Uni de l’État irakien à partir de trois provinces ottomanes, jusqu’à l’invasion anglo-américaine de 2003. Le Bloc irakien d’Allaoui est soutenu par des sunnites et est peut-être mieux placé que la Coalition pour l’État de droit de Maliki pour promouvoir la paix sociale et confessionnelle dans ce pays profondément divisé, violent et instable.

Nouvelle ère d’influences

Tandis que l’influence des États-Unis recule, des rivaux régionaux se bousculent pour prendre leur place. Il est probable que Washington n’ait pas réalisé que les exportations iraniennes vers l’Irak seront de 7 milliards de dollars en 2010 (sept fois plus qu’en 2007) et qu’elles risquent d’atteindre 10 milliards de dollars prochainement. Fin juin, une petite centaine d’entreprises iraniennes ont participé à la Foire internationale de Bassora. Certains dirigeants locaux envisagent un partenariat économique et politique entre leurs deux pays à majorité chiite, qui contrôlent à eux deux d’immenses réserves de gaz et de pétrole. Et ils pourraient dominer le marché mondial de l’énergie.

Lors d’une réception donnée à l’imposante ambassade américaine de Bagdad, Joe Biden a déclaré aux dirigeants irakiens : « Vous ne devriez laisser aucun État, pas plus les États-Unis qu’un pays de la région, vous dicter votre avenir. Et je suis sûr que vous ne le permettrez pas. » Mais il est peut-être un peu tard pour de telles injonctions. L’Iran, la Turquie, la Syrie, le Qatar, entre autres, signent déjà des accords et forment des alliances en dehors de l’orbite américaine.

En l’absence d’un nouveau gouvernement irakien, le précédent continue de fonctionner assez correctement, notamment dans les secteurs clés que sont la sécurité et le pétrole. Les militaires irakiens patrouillent à présent dans les villes, et généralement sans l’aide des troupes américaines. Cela n’a pas mis un terme aux attentats-suicides ni aux assassinats politiques et confessionnels, mais la violence semble reculer.

Les grandes compagnies pétrolières, aussi bien occidentales que chinoises, sont arrivées sur le marché national. Le 29 juin, le gouvernement de Bagdad a autorisé le groupe Shell à exploiter les 25 millions à 30 millions de m3 de réserves de gaz associé (gaz présent dans le pétrole et séparé lors de l’extraction) de quatre importants projets pétroliers de la région de Bassora. Ce qui va générer de gros revenus. L’Irak va pouvoir se reconstruire lentement après les ravages de la guerre. Et les Irakiens finiront par s’entendre pour former un gouvernement.

Mais les futurs historiens estimeront sûrement que la destruction de l’Irak fut l’un des pires crimes du début du XXIe siècle.