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Comment va l’Algérie

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Croissance à marche forcée

Après le socialisme et le libéralisme, le pays s’engage sur la voie du nationalisme. Mais l’économie souffre surtout de la défiance entre l’État et le secteur privé. Décryptage d’une politique économique en plein bouleversement.

Mis à jour le 27 juillet 2010 à 17:01

Site de Sonatrach à Hassi Messaoud. © J.-F. Rollinger/ANA

Alger-Pékin : même politique ? On pourrait le croire, quand on sait que le Conseil des ministres algérien a décidé, le 24 mai, d’affecter 286 milliards de dollars (environ 228 milliards d’euros) à un plan quinquennal (2010-2014) d’investissements publics dans les chemins de fer, les routes, l’eau, mais aussi l’enseignement, les hôpitaux, ou encore la construction de 1,2 million de logements, 35 nouveaux barrages, 80 stades de foot, 400 piscines. Ce mégaplan succède à un autre de quelque 200 milliards de dollars (2005-2009), lui aussi consacré aux infrastructures, au premier rang desquelles l’autoroute est-ouest, qui a divisé par deux le temps de parcours entre la capitale et Oran.

Voilà près de 500 milliards de dollars en passe d’être injectés dans l’économie algérienne en dix ans. Un chiffre colossal pour un pays de 35,6 millions d’habitants. Après tout, la Chine, avec son plan de relance par les infrastructures de 485 milliards de dollars sur deux ans, n’a pas fait mieux, si on rapporte cet effort à la population qui en profite. Une juste façon de faire bénéficier les Algériens de la rente pétrolière, qui fournit 98 % des recettes en devises du pays et 75 % des recettes en dinars du budget de l’État ? Assurément. Une méthode garantie pour assurer à l’Algérie une croissance durable afin de préparer le temps où ses gisements d’hydrocarbures seront à sec, dans douze, vingt ou trente ans ? Pas sûr, car si la machine économique chinoise caracole à plus de 10 % en ce moment, l’Algérie a seulement affiché un petit 2 % au compteur en 2009, et son chômage des jeunes diplômés demeure massif. Les deux tiers des 3 milliards de dollars d’investissements étrangers en Algérie en 2009 se sont dirigés vers le secteur des hydrocarbures : le pays demeure « drogué» au pétrole.

La stratégie de « patriotisme économique », décrite par Hamid Temmar avant le remaniement ministériel du 28 mai, qui lui a coûté son poste de ministre de l’Industrie et des Participations, est pourtant limpide. D’abord, assurer à la croissance un socle solide, avec de l’argent sainement dépensé dans les infrastructures et les services publics : c’est en cours. Mais, premier bémol, « tout système fondé sur la réallocation administrative des richesses modifie les incitations des agents économiques dans le sens de l’improductivité, travers entretenu par l’esprit de rente qui reste largement dominant dans les comportements des acteurs », fait remarquer Ali Mebroukine, professeur en droit des affaires à l’École nationale d’administration.

Ensuite, le gouvernement entend stopper l’explosion des importations pour commencer à leur substituer des productions nationales, réorganiser les quelque 400 groupes publics en leur adjoignant des investisseurs étrangers pour 49 %, et remettre à niveau le tissu de plusieurs dizaines de milliers de PME trop familiales pour être compétitives : la loi de finances complémentaire (LFC) de juillet 2009 a organisé cette resucée de colbertisme.

Virage volontariste

À ceux qui, comme le Fonds monétaire international (FMI), s’inquiètent de ce qu’ils considèrent comme un retour du protectionnisme et de l’interventionnisme étatique, Hamid Temmar justifiait ainsi un tel virage vers le volontarisme : « La vocation naturelle de l’Algérie, c’est l’industrie, car nous sommes un pays relativement sec pour l’agriculture. Mais les investisseurs étrangers n’allaient pas dans les secteurs stratégiques pour y apporter leur savoir-faire. Nous devions aussi réagir au fait que l’Algérie importe 70 % de ce qu’elle consomme. De plus, il faut que les hommes puissent vivre et qu’il n’y en ait pas que pour les actionnaires. Notre désir est qu’au terme de notre programme les entreprises se prennent en charge et que l’État n’intervienne que pour assurer la régulation. »

De l’avis majoritaire, les deux mesures phare de la LFC de juillet 2009 étaient justifiées dans leur principe. Le rétablissement du crédit documentaire, qui oblige l’importateur à consigner en banque le montant de ce qu’il a acheté, et la suppression du crédit à la consommation autre qu’immobilier n’ont pas fermé les frontières, mais ils ont permis l’an passé de tasser légèrement, à 38,2 milliards de dollars, les importations, qui avaient bondi de 10 milliards en 2000 à 40 milliards en 2008. En revanche, les autres mesures de la LFC sont dangereuses, en ce qu’elles dissuaderont les investissements étrangers, sans lesquels l’Algérie n’améliorera pas sa compétitivité. L’obligation pour ceux-ci de céder la majorité du capital de la société créée à un acteur algérien et la suppression du rapatriement intégral des bénéfices font peur.

« Le résultat de la panique gouvernementale provoquée par la chute des cours du pétrole de la fin de 2008, et qui a inspiré ces mesures, c’est qu’on est passé d’un extrême à l’autre ! commente Omar Belhouchet, directeur du quotidien El Watan. Nous étions dans un système ultralibéral qui permettait des bénéfices faramineux. Nous sommes revenus au dirigisme et à la volonté de tout verrouiller. Il faut pourtant accepter que le secteur privé réussisse avec ses hommes et ses femmes qui se défoncent pour leurs projets sans attendre d’instructions venues d’en haut comme dans le public. »

Vers le milieu des années 1990, l’Algérie avait pris le parti de tourner le dos au socialisme, qui avait débouché sur une impasse économique et la guerre civile. Les présidents Zéroual puis Bouteflika choisissaient alors de nettoyer les entreprises publiques en déconfiture et d’en finir avec les subventions qui maintenaient artificiellement des prix bas et meurtriers pour le budget de l’État. Le cap était mis sur la mondialisation : association avec l’Union européenne, participation à la Zone arabe de libre-échange.

Il semble que cette ouverture, à laquelle les rares sociétés algériennes capables d’exporter n’avaient pas été préparées, soit désormais terminée. Alger a demandé, le 15 juin, à renégocier l’accord avec Bruxelles, bien que les entreprises nationales ne parviennent pas à atteindre leurs quotas d’exportations. Des clauses de sauvegarde viennent d’être imposées aux importations en provenance du monde arabe et notamment d’Égypte, pour cause de concurrence déloyale. Mais les produits algériens ne sont compétitifs ni en prix ni en qualité. Ce qui fait ironiser un négociant marocain : « On vendrait même du sable aux Algériens… »

Mépris du privé

Que veut Alger ? Le capitalisme ? Le socialisme ? « Nous ne sommes pas socialistes et nous refusons le capitalisme, explique Slim Othmani, directeur général de l’entreprise Rouiba (agroalimentaire). Nous avons inventé un nouveau modèle : l’économie démagogique. Car les pouvoirs publics ne croient pas au secteur privé et préfèrent le public. Quand ils ont besoin d’un bouc émissaire, l’entreprise privée – qui a à peine 20 ans en Algérie – est toute désignée. Quand ils décident un changement de cap, ils ne nous consultent pas. Certes, nous n’avons pas su modifier l’image prédatrice qu’ils ont de nous, et nous avons notre part de responsabilité dans l’infantilisation dans laquelle on nous maintient. Mais il y a un mot qui n’existe pas dans notre économie, c’est “confiance” ! » « Le mépris du privé est tel, dit un observateur européen, qu’aucun ministre n’a assisté, le 12 mai, à l’inauguration de la plus grande usine d’Afrique de produits électroménagers, construite en partenariat par le sud-coréen Samsung et par le premier groupe privé algérien, Cevital, qui a financé seul le projet, à hauteur de 100 millions de dollars. »

Récapitulons les dégâts : la création d’une entreprise est un cauchemar ; les banques ne financent pas grand-chose en dehors des entreprises publiques ; 95 % des produits vendus en Algérie sont contrefaits. Les avis varient sur le poids du secteur informel ou illégal dans le produit intérieur brut (de 45 % à 75 %), mais personne n’en conteste la place à la fois essentielle et malfaisante : ces entreprises « clandestines » n’embauchent pas de diplômés et paient le moins cher possible leurs salariés.

Comment s’explique l’ostracisme officiel qui frappe l’initiative privée ? « La colonisation, qui nous avait tous cantonnés dans une classe inférieure, nous a donné le goût de l’égalitarisme, explique Youssef Ben Abdallah, professeur à l’École nationale supérieure en statistique et en économie appliquée (Enssea). Les riches ne pouvaient s’être enrichis qu’en collaborant avec les Français. Le programme de Tripoli de juin 1962 condamnait l’entreprise privée, et ce réflexe a perduré. Cela crée un blocage entre les niveaux macroéconomique et microéconomique. Chez nous, le gouvernement et le patronat s’aiment encore moins que dans le reste du monde !»

 

Absence de chef d’orchestre

Point d’État stratège en Algérie, pas de volonté longue comme dans le Japon des Meiji, ni de « croissance partagée » comme en Corée du Sud, où l’union de l’entreprise et du politique est sans faille. Mais « expectative, méfiance et versatilité », selon Youssef Ben Abdallah. « L’État est incapable de promouvoir une stratégie de la croissance reposant sur les facteurs immatériels, qui peuvent se révéler des accélérateurs ou devenir au contraire “absorbants”, affirme Rachid Boudjema, lui aussi professeur à l’Enssea. Ces facteurs sont la banque, la qualité du capital humain, l’intelligence du processus économique et les règles de management. » Il manque un chef d’orchestre, car « seul l’État peut mener à bien toutes les réformes ensemble et éviter que chacun des acteurs ne les fasse avorter en jouant à son seul profit », conclut Youssef Ben Abdallah.

Certains analystes sont très pessimistes. « L’entreprise, c’est l’argent, et l’argent, c’est le pouvoir ; dans les circonstances présentes, on ne laissera pas l’argent acquérir la moindre autonomie », déplore Abderrahmane Hadj Nacer, banquier d’affaires et ancien gouverneur de la Banque centrale. Avant d’ajouter : « Il n’y a aucune volonté de réformer le système bancaire, comme le prouve la cinquantaine de projets qui dorment dans les tiroirs. Les instruments économiques du pays ont été faussés, et l’informel règne en maître : ici, vous ne payez pas l’impôt, mais vous acquittez un droit de passage aux règles non écrites. Tout dépend, hélas, du pétrole : au-dessous de 75 dollars le baril, le gouvernement se lance dans les réformes ; au-dessus, il n’en est plus question. »

Le gouvernement a du mal à persuader l’opinion d’une situation macro­économique florissante : PIB par habitant presque triplé en dix ans, atteignant 4 962 dollars en 2008, chômage ramené de 30 % à 10,2 %, dette publique brute divisée par dix, à 4,2 milliards de dollars, réserves de change de 150,2 milliards de dollars. En dépit des centaines de milliers de logements qui poussent comme des champignons et des 10 % ou 20 % d’augmentations salariales distribuées à la volée, les grèves et les manifestations sont légion, témoignant d’une insatisfaction de la population habituée à tout attendre de l’État et d’une incapacité des gouvernants à transformer la manne pétrolière en croissance, et donc en emplois.

Il devient urgent que ministres et patrons se mettent autour de la même table afin de définir les règles du jeu économique indispensables pour insérer enfin l’Algérie dans le concert économique planétaire. Et qu’ils se fassent confiance.