Politique

Le jour où B.B.Y et Charles Guetta m’ont sauvé la vie

Jean Daniel. © AFP

En 1961, la Tunisie, fraîchement indépendante, exige de la France l’évacuation de la base militaire de Bizerte. Le refus du général de Gaulle et l’obstination du président Bourguiba conduiront les deux pays à l’affrontement armé, du 19 au 23 juillet. Jean Daniel se trouvait alors sur place avec Béchir Ben Yahmed et Charles Guetta. Pris sous les tirs nourris de l’aviation française, les trois hommes échappent de peu à la mort. Un épisode saisissant rapporté par le fondateur du Nouvel Observateur dans son livre Les Miens*, dont une édition revue et augmentée vient de paraître.

Donc un jour de juillet 1961, la veille de mon anniversaire, deux chefs d’État, chacun père de sa patrie, deux grands hommes, de Gaulle et Bourguiba, ont décidé de se faire la guerre. Les Tunisiens estimaient déshonorant que l’amiral commandant la base de Bizerte ait pris l’initiative d’allonger de quelques kilomètres la piste permettant aux avions français d’accéder à l’amirauté. Tout était grotesque, indigne des deux peuples et des deux présidents. Rien ne pouvait justifier la mort de deux mille jeunes gens. Je me trouvais à Tunis avec Béchir Ben Yahmed et Charles Guetta. Nous avons décidé de nous rendre à Bizerte. Béchir était directeur de l’hebdomadaire Action, quant à Charles, c’était mon compagnon d’armes de la division Leclerc, et qui devait mourir en juillet 1971 au Maroc lors de la tuerie de Skhirat.

Nous avons pris une fourgonnette 403. Tous les dix kilomètres, nous étions arrêtés par des barrages de militaires tunisiens. Au dernier barrage, à trois kilomètres de Bizerte, Charles Guetta et moi comprîmes qu’il s’agissait d’une vraie guerre. Les autos incendiées et les bombardements aux roquettes rappelaient avec précision nos premiers engagements de 1944 en Normandie. À l’entrée de Bizerte, juste avant le bac, c’est-à-dire de l’autre côté du lac, nous avons assisté à une attaque en piqué de la cimenterie. C’était bien ajusté. Puis un avion de reconnaissance passa très bas pour observer le résultat des tirs, et aussitôt après des bombardiers légers donnèrent le coup de grâce. Après le tonnerre des bombes, quelques flammes violentes surgirent, puis un immense nuage de fumée couvrit une partie de la ville. Les tirs paraissaient tellement circonscrits que nous décidâmes d’aller sur place voir la suite. Nous traversâmes Bizerte complètement désertée. Et nous nous retrouvâmes sur la route qui mène à la cimenterie, puis, beaucoup plus loin, à la pêcherie, comprise dans la zone de l’état-major de l’amirauté.

« Cette fois, c’est sur nous »

En face de la cimenterie, il y avait une petite dépression de terrain camouflée sous des buissons où s’était abrité un poste tunisien. Le chef de poste hurla quelques mots en arabe et Charles Guetta freina. Le militaire nous adjurait de rebrousser chemin. Tout le monde était d’accord. Pas moi. Je persuadai Charles Guetta et Béchir Ben Yahmed de sortir de la voiture pour nous rendre à pied du poste tunisien au P.C. français. Puisque j’étais là, je voulais me rendre compte. Après tout, c’est ce que j’avais fait à Sakiet, en 1958, où avec quelques amis j’avais traversé la frontière algéro-tunisienne, et quelques officiers français stupéfaits avaient bien dû nous recevoir. Mais après le bombardement des B-26 sur Sakiet, on ne tirait presque plus sur la frontière. Là, au contraire, on commençait seulement.

Habib Bourguiba et le général de Gaulle, le 28 février 1961, à Rambouillet (AFP)

Soudain, le petit avion monoplace d’observation se mit à décrire très bas des cercles, puis piqua droit sur nous. Charles Guetta dit alors : « Cette fois, il nous a repérés. » Mais qu’avait-il repéré ? Trois hommes en bras de chemise marchant d’un pas de promenade, avec la désinvolture et la curiosité de civils sans mission, une auto enfouie sous les arbres. Je n’ai jamais su au juste ce que l’observateur avait pu, de son avion, reconnaître en nous. On a écrit qu’il m’avait identifié. Cela me paraît douteux. En tout cas, aussitôt après le piqué de l’avion d’observation, des balles sifflèrent d’un peu partout. Charles Guetta dit calmement : « Cette fois, c’est sur nous. » Nous avons rebroussé chemin. J’étais un peu en arrière, je m’attardais pour essayer de voir d’où provenaient les tirs. J’avais à peine fait trois pas sur le chemin du retour lorsque je sentis soudain mes jambes ployer, fracassées. Je m’écroulai. Béchir m’appela : « Relève-toi ! » me dit-il. Je hurlai de douleur. Pourtant je ne sentais plus ma jambe gauche. Je n’eus plus qu’une seule idée : éviter que cette souffrance, la plus atroce que j’aie jamais ressentie, réapparût. Immobile, j’éprouvais un léger répit. Au moindre effort, je hurlais à nouveau. On tirait de tous côtés sur nous. Après s’être abrités quelques minutes sans cesser de me parler, Béchir et Charles rampèrent jusqu’à moi pour me convaincre de me laisser porter. Impossible. La douleur s’exaspérait.

Dans ma tête, les images allaient très vite. Je pensais qu’ils risquaient tous les deux leur vie et que, si je continuais à les immobiliser près de moi de cette manière, ils allaient mourir par ma faute. J’en avais aussi un peu assez de leurs adjurations. Je voulais souffrir tranquille. Je rassemblai mes forces pour les inviter à partir. Je le fis sur un ton d’autorité qui, dans mon esprit, devait les tromper sur mon état. Je leur dis : « Laissez-moi ! Allez vous abriter. Revenez quand tout sera calmé. » Devant mon assurance, ils eurent un moment d’hésitation. Les rafales de fusils-mitrailleurs continuaient de crépiter dans notre direction. Charles Guetta déclara qu’il n’était pas question de m’abandonner. Cela ne m’aidait pas. Je voulais être seul, n’avoir à penser qu’à moi, ne pas être obligé de me préoccuper de leur sort, ne pas m’encombrer l’esprit de cette idée qu’ils allaient mourir à cause de moi. J’imaginais que, seul, je pourrais peut-être ramper lentement vers un mur qui se trouvait à une quinzaine de mètres. Je ne pensais pas à l’hémorragie interne dont on me dit qu’elle avait été abondante dès la blessure. Si mes amis m’avaient obéi, je n’en serais probablement pas sorti. Deux fois encore ils essayèrent de me transporter, c’était impossible. Ainsi nous étions là tous les trois. Eux, impatients de me sauver et redoutant les rafales qui devenaient chaque fois plus précises. Moi, enragé de les retenir là et m’attendant à ce que l’un d’eux s’écroulât soudain. J’eus l’idée, pour me rapprocher du mur, de me déplacer sur le dos sans me soulever, en me tirant moi-même à l’aide des branches que je trouvais au-dessus de ma tête, ou des buissons, ou en prenant appui sur de grosses pierres. Là enfin, et devant mes amis délivrés, je découvris qu’il y avait une posture où la souffrance n’était plus tout à fait insupportable.

« Vous allez tous mourir ! »

Depuis le poste tunisien, de jeunes militaires nous criaient : «Vous allez tous mourir ! » Un peu plus loin, sous les arbres, les quatre amis abrités derrière la voiture me suppliaient de faire un effort. Je pus enfin les aider à me sauver et à se sauver eux-mêmes. Charles et Béchir me prirent chacun par un bras et me traînèrent lentement vers la voiture que les autres avaient laissée à une cinquantaine de mètres. Soudain, le tir se fit plus nourri. On nous ajustait. On voulait empêcher notre retraite. L’un des nôtres, un Tunisien, cria vers ses compatriotes du poste : « Nous avons parmi nous un blessé, c’est un Français. On ne peut pas l’abandonner. » Le mot était déjà assez beau. Ce qui le fut encore davantage, c’est que les Tunisiens, qui étaient jusque-là restés inactifs, se mirent à tirer pour couvrir notre retraite, pour protéger le transport d’un blessé français. Alors, décidant de négliger ma douleur, Charles et Béchir me traînèrent de plus en plus vite. Mais en me tirant ainsi ils ne pouvaient pas empêcher que tout mon dos fût ensanglanté. On me hissa dans la fourgonnette, à l’arrière, et on m’étendit sur le tapis de sol. Je ressentais chaque cahot comme une nouvelle balle qui me traversait la cuisse. Je les entendais dire à celui qui conduisait : « Plus vite, plus vite, je t’en prie ! » On continuait à tirer sur nous. Béchir avait déchiré un pan de sa chemise blanche et l’agita hors de la portière, espérant obtenir un arrêt des tirs. On tira sur sa chemise. Je sentis que la voiture allait beaucoup plus vite. Puis j’entendis Béchir déclarer avec un soulagement triomphant : « Nous sommes sauvés ! » Eux, oui. Pas moi. Ma solitude commençait. Ils se mirent à chercher un hôpital. Je me sentais faiblir. Au bord de la syncope je trouvai la force de dire : « Je vous en prie, allez moins vite ! » Ma voix devait être telle que mes amis s’arrêtèrent et se penchèrent sur moi, tâtant mon pouls, écoutant mon cœur et me regardant avec une inquiétude qu’ils ne songeaient pas à dissimuler. Nous sommes enfin arrivés à l’hôpital de Bizerte. Béchir était près de moi. Soudain, je m’alarmai que la nouvelle de ma blessure, si elle parvenait à ma mère, suscitât un choc mortel. Je dis à Béchir : « Arrange-toi comme tu pourras, il faut que nos confrères soient prudents, ma mère a 83 ans, la nouvelle peut lui être fatale. » Béchir me rassura. Puis il me dit : « Nous avons de la chance, il y a ici, concentrés par hasard, les meilleurs chirurgiens que la France ait formés en Tunisie. » Je devais savoir plus tard que c’était vrai. Sur le moment je ne pouvais éprouver que leur compréhension, leur douceur – je voudrais même dire : leur tendresse. On se battait autour de l’hôpital. Les bruits des bombardements me parvenaient assourdis. Autour de mon lit de camp, médecins et infirmiers étaient là, tous calmes, tournant seulement un peu la tête chaque fois que les tirs paraissaient se rapprocher.

Soldats français face à des manifestants, à Bizerte. (D.R.)

Puis l’autre aspect du drame a commencé. D’abord, apprenant qui j’étais, les infirmiers curieux venaient me voir, soulevaient le drap et grimaçaient d’horreur en regardant les dégâts. Puis j’ai entendu médecins, assistants et infirmières échanger des réflexions inquiétantes. L’un : « La panne d’électricité est définitive, il faut mettre en marche de toute urgence le groupe électrogène. » Un autre : « Nous n’avons pas son sang, il appartient au groupe B négatif. » Ensuite, mais déjà les premières piqûres préparant l’anesthésie faisaient leur effet, j’entendis un chirurgien proclamer : « Je n’opérerai pas tant que les boîtes de pansements seront ouvertes à l’avance. » Une jeune infirmière tunisienne me rasa la jambe avec trouble et maladresse. Un an après, elle me dit que j’étais le premier homme nu qu’elle eût vu. Je ne souffrais plus. J’eus soudain un moment de maîtrise de moi qui surprit les médecins : « Je veux savoir où j’en suis, dis-je. J’ai des dispositions à prendre au cas où il m’arriverait quelque chose et je voudrais voir Béchir. » Un médecin s’approcha de moi. Il n’avait pas l’air tunisien. Son visage froid était plutôt direct et sympathique. Il avait les cheveux coupés en brosse, le regard clair, le parler rude. Je lui ai dit : « Vous êtes médecin ? » Il a répondu : « Oui. » Je lui ai dit encore : « Vous êtes français ? » Il a répondu oui à nouveau. Sans rien ajouter. Je lui ai demandé s’il n’avait rien à me dire sur mon état. Il m’a longuement regardé et il m’a dit non. Plus tard, je devais apprendre qu’il avait insisté pour s’occuper de moi et que la permission lui en avait été refusée. « On ne voit pas pourquoi les Français soigneraient les Français. » Un chirurgien syrien m’opéra.

Le lendemain, après l’opération, lorsque je me réveillai, les premiers bruits que j’entendis furent encore des crépitements de mitrailleuses. Un médecin me dit : « On va vous évacuer sur Tunis le plus tôt possible. » Puis après m’avoir contemplé : « Il faudrait pourtant qu’on arrive à vous déchoquer avant votre évacuation. » Je n’étais pas en état de comprendre ce qu’il voulait dire. En plus des deux balles, dont l’une avait fait éclater le fémur et l’autre avait traversé les tissus interstitiels, j’avais, paraît-il, subi un choc nerveux. À ce moment-là, à l’instant précis où le médecin parla d’un choc, je me souvins que, la veille et pendant les premières secondes qui ont suivi ma blessure, j’ai tenu ma jambe en regardant le ciel comme pour protester contre un abandon. J’avais échappé à tout en Normandie, en Alsace, au Maroc, au Congo – et surtout en Algérie. Je m’étais comporté comme si j’étais protégé. Comme si, entre certaines forces obscures et moi, il y avait une sorte de contrat. Auparavant, je n’avais jamais regardé le ciel que pour l’admirer et le remercier.

Béchir Ben Yahmed (à g.) et Charles Guetta, au début des années 1960 (D.R.)

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* Les Miens, de Jean Daniel, édition revue et augmentée, Folio/Gallimard, 2010, 427 pages.

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