Politique

L’adieu au bling bling

Affaibli par la crise et menacé par une série d’affaires embarrassantes, Nicolas Sarkozy est en chute libre dans les sondages. Pour être en mesure de briguer un second mandat en 2012, il s’efforce de « représidentialiser » son image.

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Mis à jour le 28 juillet 2010 à 18:14

En alpinisme, on appelle ça « dévisser », et, si les procédures de sécurité ont été respectées, l’accident ne se termine pas forcément au fond du ravin. C’est un peu la même chose en politique : un dérapage n’est pas toujours fatal. Pourtant, en ce milieu d’été torride, nombre de Français commencent à s’interroger : Nicolas Sarkozy sera-t-il en position de briguer un second mandat présidentiel en 2012 ? Aura-t-il seulement la légitimité pour cela au sein de son propre camp ? Une incroyable accumulation de scandales, au premier rang desquels l’explosive affaire Woerth-Bettencourt et l’apparente incapacité du chef de l’État à y faire face incitent en effet à en douter. Selon les sondages, moins d’un Français sur trois fait encore confiance au président. Une impopularité record après seulement trois ans de mandat. La presse se déchaîne, parle de « naufrage » ou de « tragédie ». Une véritable machine infernale médiatico-politico-judiciaire s’est mise en branle, dont le grondement retentit bien au-delà des frontières hexagonales. Sarkozy passe pour un « surdoué » de la communication. Il va devoir démontrer que cette réputation n’est pas usurpée.

1. Comment en est-on arrivé là ?

Le vent mauvais s’est levé il y a déjà plusieurs mois. Les conséquences du désastre des élections régionales de mars 2010 n’ont pas été tirées à l’Élysée. Malgré les effets de plus en plus perceptibles de la crise, le chef de l’État, muré dans des certitudes – attitude qui, selon l’opposition, confine à « l’autisme » –, a souhaité tenir coûte que coûte le cap des réformes. Son volontarisme érigé en mode de gouvernement désoriente nombre de ses compatriotes et jusqu’à ses électeurs. Comment justifier politiquement le maintien du bouclier fiscal pour les plus gros contribuables, alors que, dans le même temps, certains soins médicaux ne sont plus remboursés, que les fermetures de tribunaux, d’hôpitaux et de casernes se multiplient, que la fusion de l’indemnisation et du reclassement des chômeurs est passablement chaotique, et que l’âge de départ à la retraite va être repoussé ? On aurait pu imaginer que le gouvernement s’efforce, au moins symboliquement, de rassurer une population inquiète d’un possible démantèlement du système de protection sociale et peu encline à se serrer la ceinture – même si le mot « rigueur » a, jusqu’à très récemment, été soigneusement banni du vocabulaire officiel. Or il n’en est rien.

Les Français redoutent des lendemains difficiles et, du coup, se montrent plus intransigeants quant à la gestion des deniers publics, et moins disposés à passer l’éponge sur les errements de leurs gouvernants. Dans ce contexte politique et économique tendu, la multiplication des affaires donne l’impression que la garde rapprochée du président ne maîtrise plus grand-chose.

2. Quels sont les dossiers qui plombent Nicolas Sarkozy ?

Avant sa brillante élection de mai 2007, le chef de l’État s’était engagé à mettre en place une « République irréprochable » dans laquelle les responsables seraient tenus de « rendre des comptes ». Depuis, on va de dérapage en dérapage : copinage, népotisme (la tentative de nommer Jean Sarkozy, 23 ans, à la tête de l’établissement public de la Défense, le plus grand quartier d’affaires européen) et indélicatesses ministérielles diverses – Alain Joyandet, Christian Blanc, Christian Estrosi… Qui peut encore croire à la volonté de transparence affichée par le président ? Non moins inquiétant, le moindre couac au sein de la majorité dégénère en cacophonie, comme en témoigne l’affligeant feuilleton de la disgrâce de Rachida Dati, l’ancienne ministre de la Justice.

Au Château, trois dossiers sont jugés ultrasensibles. Le premier, c’est bien sûr la ténébreuse affaire Clear­­stream. Sarkozy ne rêvait-il pas naguère d’accrocher ses instigateurs à « un croc de boucher » ? Principal mis en cause et ennemi intime du chef de l’État, Dominique de Villepin a été relaxé en janvier, à l’issue d’un premier procès. L’affaire devrait être rejugée en appel, l’an prochain – sur instruction de l’Élysée ? Rien n’est donc réglé. La haine farouche que se vouent les deux hommes (comme d’ailleurs les membres de leurs réseaux respectifs) laisse augurer d’intéressants rebondissements.

Les développements de l’enquête sur l’attentat de Karachi, en 2002, qui pourraient déboucher sur la mise au jour d’un financement occulte de la campagne présidentielle d’Édouard Balladur (dont, en 1995, Sarkozy était le ministre du Budget et le porte-parole) sont également suivis de près. La persévérance d’un magistrat, le juge d’instruction antiterroriste Marc Trévidic, est à l’origine de l’exhumation de ce dossier, un peu vite classé par son prédécesseur, Jean-Louis Bruguière, notoirement proche de l’UMP, le parti présidentiel.

Enfin, il y a l’imbroglio Woerth-Bettencourt qui, plus que tout autre dossier, sent le souffre en raison de la possible implication du chef de l’État. Éric Woerth n’était-il pas, en 2007, chargé du financement de sa campagne présidentielle ? L’ouverture d’une instruction semble désormais inéluctable. Il va bien falloir démêler les responsabilités des uns et des autres dans ce qui ressemble à un conflit d’intérêts (dans le meilleur des cas) entre l’héritière de L’Oréal, numéro un mondial des cosmétiques, et l’actuel ministre du Travail. Chevalier blanc de la lutte contre la fraude fiscale, ce dernier s’estime victime d’une « cabale » ourdie par « certains intérêts suisses ». Mais il a quand même suivi le « conseil » du président en démissionnant de ses fonctions de trésorier de l’UMP.

3. Le président a-t-il une marge de manœuvre ?

Oui, mais fort étroite. Chaque nouvelle révélation fragilise un peu plus Éric Woerth, chargé de mener à bien l’importante réforme des retraites, contre laquelle opposition et syndicats luttent pied à pied. En annonçant un remaniement gouvernemental à la rentrée, Sarkozy tente d’offrir une bouffée d’oxygène à son ministre, qui, alpiniste confirmé, affectionne paraît-il le site dit du Fil du rasoir, près de Chamonix, dans les Alpes.

L’ouverture à gauche, dont la nomination de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay avait été le temps fort, a probablement vécu. Il faut s’attendre à une « ouverture à droite » destinée à rassembler la famille conservatrice. Dans cette perspective, le nom d’Alain Juppé, un fidèle parmi les fidèles de Jacques Chirac, est souvent évoqué. Retranché dans sa mairie de Bordeaux mais toujours sur les rangs pour 2012, l’ancien Premier ministre sera-t-il chargé de resserrer les liens au sein de la majorité et de mettre un terme aux luttes fratricides dont la droite française a le secret ? Si tel est bien le cas, il devrait trouver sur sa route un autre ancien Premier ministre, l’inévitable Villepin.

Par ailleurs, pour conserver les voix du Front national habilement siphonnées en 2007, Sarkozy sera sans doute amené à durcir un peu plus sa politique sécuritaire, ce thème restant, avec l’immigration, le fonds de commerce du parti d’extrême droite. Probable successeure de son père lors du prochain congrès du FN, en janvier 2011, Marine Le Pen ne fait en effet pas mystère de son intention de « mettre au pas les voyous, en col blanc ou en capuche ».

Une offensive de charme devra aussi être engagée en direction des parlementaires, qui, longtemps menés à la baguette, ont de plus en plus tendance à regimber. Mais aussi de certaines professions, notamment dans la haute fonction publique (diplomates, militaires, magistrats, préfets et universitaires), que la brutalité présidentielle a profondément heurtées. Enfin, certaines réformes comme la suppression du juge d’instruction devraient être prudemment remisées au placard afin de ne pas alimenter les déjà lourdes suspicions concernant l’indépendance de la justice, notamment à Paris et dans les Hauts-de-Seine. Comme pour son train de vie, l’État devra se montrer plus modeste dans sa volonté réformatrice.

4. Peut-il améliorer son image ?

En tout cas, il l’affirme sur tous les tons : « J’ai changé. » De fait, il a plus ou moins renoncé à ses accessoires « bling-bling » – montres de marque, lunettes noires ou téléphone portable dégainé comme une arme de poing – comme à ses sorties à l’emporte-pièce (« Casse-toi pauvre con ! »). Quant aux errements conjugaux de son début de mandat, ils ne sont plus qu’un lointain souvenir. L’objectif de la cellule communication de l’Élysée est de « présidentialiser » l’image du citoyen Sarkozy.

Désormais, « l’hyperprésident » n’hésite pas à faire machine arrière ou à déléguer – surtout quand son interventionnisme se révèle contre-productif. Et il s’efforce d’écouter ses compatriotes, comme il l’a fait le 12 juillet, à la veille de la fête nationale. « La France n’est pas un pays corrompu », a-t-il assuré à la télévision. Ton grave, traits creusés par la fatigue et cheveux un rien grisonnants, il s’est efforcé de contredire l’image du personnage colérique et agité véhiculée par la presse.

S’exprimant sans notes, le président a tenté de démontrer qu’en dépit des embruns le cap serait maintenu. Et quand son interlocuteur a évoqué les difficultés auxquelles il est confronté et qui menacent de dégénérer en crise de régime, il a sorti l’arme du mépris et entonné le grand air de la calomnie : « C’est une honte, une perte de temps. » Bref, les chiens aboient (l’opposition, les magistrats et les journalistes ont quelques raisons de se sentir visés), mais la caravane de la réforme, toujours unie derrière son chef, passe.