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Cet article est issu du dossier «Le sacre de Paul Kagamé»

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Politique

Chronique d’un plébiscite annoncé

Rassemblement du FPR de Paul Kagamé à Karongi, le 26 juillet. © Adam Scotti

Le président sortant mène une campagne particulièrement efficace. Véritable machine électorale, le FPR n’a pas d’adversaire.

C’est un président « confiant » dans sa réélection qui a lancé sa campagne électorale, le 20 juillet, au stade Amahoro de Kigali. Après un meeting en présence de plusieurs dizaines de milliers de partisans, Paul Kagamé a donné une conférence de presse au cours de laquelle il a surtout cherché à balayer les critiques à propos de la détérioration du climat à l’approche du scrutin du 9 août.

Un opposant retrouvé mort et le meurtre d’un journaliste ? « Pourquoi voulez-vous que ce gouvernement, qui a un bilan si éloquent, ait la stupidité de se compliquer la tâche en éliminant des adversaires qui ne constituent en rien une menace ? » a rétorqué le chef de l’État. Les poursuites judiciaires à l’encontre de Victoire Ingabire, candidate déclarée mais qui n’a pu se présenter faute d’enregistrement de son parti (voir encadré) ? « Nous resterons toujours intransigeants à l’égard de ceux qui mettent en doute la réalité du génocide de 1994, de ceux qui sèment la division au sein de ce peuple et de ceux qui tiennent des discours de haine ethnique. »

Les attaques à la grenade, en février et mai 2010 ? « L’actualité qui nous parvient de toutes les régions du monde nous confirme qu’aucun pays n’est à l’abri du terrorisme, mais je peux vous garantir que toutes les dispositions ont été prises pour que la paix règne avant, pendant et après le scrutin. Si certains médias étrangers se basent sur les propos de détracteurs pour décrire un climat de tension, ils n’ont qu’à venir juger sur place. Qu’ils se promènent à Kigali ou dans les provinces. » Soit.

Soirées animées

Il est vrai que, alors que Kagamé assénait ces mots, Kigali baignait dans un climat plutôt léger. Entre le Festival international du cinéma (Hillywood, du 11 au 28 juillet) et le Festival panafricain de la danse (Fespad, clos le 31 juillet), les nuits de la capitale ont été particulièrement animées. Le 24 juillet, la soirée d’inauguration du Fespad a été confiée à Koffi Olomidé. Entre deux chansons, la star congolaise lance un « Kagamé, oyé ! », cri de ralliement des inconditionnels du leader du Front patriotique rwandais (FPR). « Koffi a la reconnaissance du ventre, il a exigé et obtenu un cachet de 100 000 dollars [77 000 euros, NDLR] », persifle parmi les spectateurs Céleste, un tantinet injuste. Avec une dizaine de musiciens, quatre danseuses et six choristes, Olomidé a bien reçu cette somme, mais pour quatre concerts dans l’ensemble du pays.

Bataille haute en couleur

Et la campagne électorale dans tout ça ? Elle est plutôt discrète dans la capitale. L’explication est tout simplement d’ordre démographique. Kigali n’a qu’un peu plus de 1 million d’habitants, soit 10 % d’une population essentiellement rurale et paysanne. La pêche aux voix se fait dans les provinces. Ici, pas de guerre entre colleurs d’affiches, mais une bataille haute en couleur : rouge, blanc et bleu pour le FPR ; vert et jaune pour Prosper Higiro, du Parti libéral (PL) ; blanc et vert pour le Parti social démocrate (PSD), de Jean Damascène Ntawukuriryayo ; et bleu azur pour Alvera Mukabaramba, du Parti du progrès et de la concorde (PPC).

Autour des QG de campagne, l’ambiance est studieuse. On répartit les tâches entre les bénévoles, on distribue le matériel de propagande et on organise les différents meetings. Les disparités entre le candidat Kagamé et ses trois rivaux sont flagrantes. Une histoire de moyens. Le budget de campagne du FPR a été arrêté à 1,5 milliard de francs rwandais (FRW), soit environ 1,9 million d’euros : dix fois plus que le budget de ses trois rivaux réunis.

Le président sortant bénéficie-t-il des moyens de l’État ? « En dehors du dispositif sécuritaire déployé à l’occasion du déplacement du chef de l’État en exercice et des moyens de communication nécessaires, pas un franc du Trésor public ne finance la campagne du FPR », assure Fidel, membre du staff de campagne. Martin, prospère homme d’affaires dans l’immobilier, assure qu’il contribue au budget de chaque candidat. « Cependant, précise-t-il, si je donne 50 000 FRW à chacun des rivaux de Kagamé, j’en donne 5 millions au staff de ce dernier. Pourquoi ? Je vote Kagamé, d’une part, et, d’autre part, il s’agit d’un investissement pour l’avenir. »

Le grandissime favori du scrutin bénéficie, en outre, d’un atout majeur par rapport à ses adversaires : une machine électorale d’une redoutable efficacité. Si le matériel de campagne est distribué gracieusement aux paysans, il en va autrement pour les militants des villes. Tee-shirts, casquettes, paréos, cravates ou chemises à l’effigie du « boss » ou aux couleurs du FPR sont vendus dans des boutiques chics des quartiers de Kigali. La qualité du produit dépend du prix qu’on y met. « Le FPR ne vend rien directement, assure Aimable Bayingana, membre de la cellule communication du parti. Mais nous récoltons des royalties sur le produit de la vente. » Cela rapporte gros et permet de mener campagne tambour battant.

L’armée fait campagne

Kagamé a promis de visiter les 30 districts du pays et se donne les moyens de convaincre. Au stade de Gitarama, le FPR a mis à la disposition de son candidat un car et une régie vidéo de six caméras (propriété du parti) et a placé un écran géant pour permettre aux 60 000 militants attendus de suivre le discours de leur champion. À l’exception d’un meeting de Prosper Higiro qui a réuni, le 23 juillet à Nyamirambo, un peu plus de 5 000 militants, les challengeurs sont nettement distancés en matière de mobilisation.

Autre atout de taille : au Rwanda, la Grande Muette n’a aucun état d’âme à exprimer son point de vue. Et elle est aux côtés de Kagamé. Au meeting de Ngororero, région d’adoption de Charles Murigande – la pièce maîtresse du dispositif FPR aux côtés de James Kabarebe, ministre de la Défense et figure historique de l’Armée patriotique rwandaise (APR) –, tous les généraux qui comptent – dont Charles Kayonga, nouveau chef de l’État-Major général – sont là. Ils applaudissent, reprennent en chœur les slogans, chantent Tora, tora, tora Kagamé (« vote, vote, vote Kagamé », tube datant de la présidentielle de 2003) et dansent sur le très swinguant Izinzi, (« victoire » en kinyarwanda, un chant militaire qu’entonnaient les soldats de l’APR lors de l’avancée sur Kigali, en 1994, ou encore sur Kinshasa, en 1997).

« Noces démocratiques »

« À l’issue d’une semaine de campagne, nous n’avons déploré aucun débordement ni enregistré la moindre plainte », assure Chrysologue Karangwa, président de la Commission électorale nationale. Un incident cependant : l’arrestation, le 25 juillet, de deux partisans de Victoire Ingabire en possession de documents appelant au boycott du scrutin. « Pas question de laisser le premier provocateur venu semer la zizanie dans cette ambiance de noces démocratiques », a justifié le porte-parole de la police.

Depuis ses bureaux situés dans la plus haute tour de Kigali, Paul Ruhamyambuga, PDG du City Plaza House, préfère souligner l’affluence des étrangers, qui représentent près de 40 % des observateurs du scrutin sur les 1 200 demandes d’accréditation. Pour ce fervent supporteur de Kagamé, c’est le signe que « le climat de tension décrit par certains médias occidentaux est une pure invention ». Un bémol toutefois : l’absence de l’Union européenne, qui a préféré s’abstenir. S’agissant des médias étrangers, plus de 80 demandes ont été enregistrées. Autant de convives venus assister à des noces démocratiques ?

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