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Cet article est issu du dossier «Congo, l'âge de raison»

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Politique

Une passion congolaise

Campus de l'université Marien-Ngouabi, à Brazzaville.

Campus de l'université Marien-Ngouabi, à Brazzaville. © Vincent Fournier/J.A.

Depuis son indépendance, le pays a connu plusieurs changements de régime et des assassinats politiques. Son existence même fut remise en question par une guerre fratricide dévastatrice. Jusqu’à ce qu’il renoue, au début des années 2000, avec la paix civile. Et engage sa reconstruction.

Lorsque Brazzaville s’éveille ce 13 août 1963, c’est déjà un champ de bataille. D’un côté, les syndicalistes, qui, indignés après l’arrestation, la nuit précédente, de certains de leurs leaders, ont lancé un mot d’ordre de grève générale et appelé les travailleurs à se rassembler place de la Gare. De l’autre, les forces de l’ordre, gendarmerie et armée, déterminées à empêcher toute manifestation, d’autant que le rassemblement auquel ont appelé les syndicats a été interdit. Alors qu’il se prépare à célébrer les trois ans de son indépendance, le pays est sous tension.

Tension sociale, d’abord, avec un chômage généralisé, pendant que les privilégiés du régime du président Fulbert Youlou mènent grand train. En outre, l’abbé – il continue de se faire appeler ainsi et de porter la soutane bien qu’il ne soit plus considéré comme tel par le Vatican depuis son entrée en politique dans les années 1950 – est allergique à toute revendication syndicale, à toute contestation. Tension politique, aussi, à cause de l’intention du chef de l’État d’instaurer non seulement un parti unique, mais également un syndicat unique, à sa dévotion.

Place de la Gare, en ce matin du 13 août, la foule des manifestants grossit. Frustrés par l’interdiction du meeting, les grévistes bravent les barrages érigés par les forces de l’ordre et tentent de se diriger vers le palais présidentiel et l’hôtel de ville. Sans succès. Ils changent alors de cap pour prendre le chemin de la prison de Brazzaville. Débordés par cette marée humaine qui ne cesse d’enfler, les militaires et les gendarmes dégainent des grenades lacrymogènes et offensives. Trois manifestants sont tués. La foule se déchaîne et prend d’assaut la maison d’arrêt, qui est mise à sac.

Ainsi commence une insurrection populaire qui durera trois jours. Les domiciles des barons du régime et de leurs proches sont particulièrement visés par les pilleurs. La révolte s’étend aux quartiers populaires de la capitale, puis gagne l’intérieur du pays. Le Congo est ingouvernable. 

La chute de l’abbé Youlou

Toutes les mesures que prend l’abbé Fulbert Youlou (appel au calme, couvre-feu, pleins pouvoirs, démission du gouvernement…) demeurent sans effet sur une foule déterminée à exprimer son ras-le-bol, son mal-être, son rejet du système Youlou. Les manifestations et les pillages s’amplifient le 14 août. Le chef de l’État, aux abois, appelle la France à son secours. Paris lui envoie des troupes stationnées au Tchad et en République centrafricaine.

Mais les soldats français, contrairement au vœu de Youlou, se contentent de patrouiller dans les rues de Brazzaville et de protéger les bâtiments publics. La masse, qui a compris que le pouvoir agonise, renforce la pression et campe désormais devant le palais présidentiel. Le 15 août, dans une ultime tentative pour conserver son fauteuil, Youlou sollicite une intervention directe de l’armée française. Le général de Gaulle dit non.

À 15 heures, ce 15 août 1963, le premier président du Congo démissionne. Décrié à cause de ses frasques et de ses soutanes confectionnées par les meilleurs couturiers parisiens, Fulbert Youlou est abandonné de tous. Les Congolais parlent désormais des « Trois Glorieuses ».

Dans la ferveur révolutionnaire, un groupe de militaires décide de porter au pouvoir Alphonse Massamba-Débat, ancien président de l’Assemblée nationale, ex-ministre de Youlou, débarqué du gouvernement deux mois plus tôt à cause de ses divergences avec le chef de l’État. Premier ministre d’une équipe provisoire dès le 16 août, il sera élu président par les députés en décembre.

Massamba-Débat se distingue de son prédécesseur par un rapprochement avec les pays du bloc communiste, qui deviennent les principaux partenaires du Congo.

Du socialisme sauce bantoue…

Socialiste modéré, tenant d’un « socialisme bantou », il instaure le monopartisme en créant, en 1964, le Mouvement national de la révolution (MNR) et ses différentes branches, dont la JMNR, jeunesse du parti. Les luttes entre les divers clans idéologiques deviennent monnaie courante. Incapable de contrôler ses troupes, le chef de l’État est souvent débordé. C’est ainsi qu’il se sépare de ses deux Premiers ministres : Pascal Lissouba, en avril 1966, puis Ambroise Noumazalaye, alors leader du MNR, en janvier 1968.

Sans charisme, Massamba-Débat peine à asseoir son autorité, minée par les antagonismes entre le parti, l’armée et la Défense civile – érigée en véritable milice sur laquelle il s’appuie –, et tous ceux qui aspirent à un socialisme pur et dur. Il lui est aussi reproché des exactions commises par la Défense civile et des exécutions sommaires. Massamba-Débat restera dans l’histoire politique comme le seul chef d’État à avoir défié la population en lançant un ultimatum à quiconque se sentirait plus intelligent que lui pour le remplacer à la tête du pays. Il avait déjà, auparavant, supprimé le poste de Premier ministre et dissous l’Assemblée nationale.

Mais c’est l’armée, de plus en plus présente sur la scène politique, qui l’écarte, le 4 septembre 1968, après un épisode rocambolesque au cours duquel les militaires libèrent l’un des leurs, le capitaine Marien Ngouabi, mis aux arrêts par le gouvernement.

Marien Ngouabi a-t-il tenté de renverser Massamba-Débat ? En tout cas, c’est ce qui justifie officiellement son arrestation le 29 juillet 1968, avant que ses compagnons d’armes – parmi lesquels Denis Sassou Nguesso – ne viennent le libérer une semaine plus tard. Paradoxalement, Massamba-Débat renforce le jeune capitaine de 30 ans en le nommant commandant en chef de l’armée. En décembre, Ngouabi devient président de la République.

… au marxisme pur et dur

C’est le début d’une nouvelle ère, marquée par le triomphe du marxisme-­léninisme, à travers le Parti congolais du travail (PCT) et le « socialisme scientifique ». C’est surtout l’époque des combats idéologiques sans merci entre durs et modérés. Celle de l’alignement sur Moscou et Pékin et de la planification économique. Ngouabi, bien que populaire, est l’objet de plusieurs tentatives de coups d’État. Face à ses adversaires, il applique la loi du talion. Sans parler des multiples épurations au sein des instances dirigeantes du PCT.

Son assassinat, le 18 mars 1977, fera couler beaucoup de sang. Massamba-­Débat, accusé d’en être le commanditaire, sera exécuté sans jugement, le 25 mars. Tout comme le cardinal Émile Biayenda, archevêque de Brazzaville, le 22 mars. On assiste à une sorte de règlement de comptes entre le Nord et le Sud, une fracture ethnique. Joachim Yhombi Opango prend la relève à la tête de l’État de 1977 à 1979, année où il est évincé au profit de Denis Sassou Nguesso.

Le début des années 1990, qui consacre l’échec du marxisme-léninisme,­ conduit à la Conférence nationale, en 1991. L’année suivante, Pascal Lissouba,­ avec le soutien de Sassou Nguesso, remporte la présidentielle au second tour. Mais la contestation des résultats des législatives déclenche une première guerre civile. Le pays voit chaque leader politique constituer sa milice privée, y compris Lissouba.

En 1997, le Congo s’embrase. Le 5 juin, les hostilités s’engagent entre les hommes de Sassou Nguesso et ceux de Lissouba, et virent au déchirement Nord-Sud. Après avoir joué les médiateurs entre les deux belligérants, Bernard Kolélas, alors maire de Brazzaville, mettra sa milice privée au service de Lissouba. Mais, le 15 octobre, Denis Sassou Nguesso, qui a appelé à la rescousse les troupes angolaises, gagne la partie et reconquiert le pouvoir. Brazzaville est à demi détruite. Les combats ont fait plus de 10 000 morts.

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