Société

Fouad Laroui ethnologue

Mis à jour le 13 août 2010 à 18:23

L’écrivain marocain publie deux romans, » Des Bédouins dans le polder » et » Une année chez les Français ». Regards croisés sur l’intégration, le racisme et la compréhension de l’autre. Divertissants, souvent désopilants, et instructifs.

« People are strange, when you’re a stranger » (« Les gens sont étranges quand vous êtes étranger »). Chanté par les Doors en 1967, ce refrain entêtant est aussi celui qui habite les deux derniers livres de notre collaborateur Fouad Laroui, Des Bédouins dans le polder, paru en juillet chez Zellige, et Une année chez les Français, à paraître le 23 août, chez Julliard. Dans ces deux ouvrages, l’écrivain marocain, lui-même immigré aux Pays-Bas depuis plus de vingt ans, raconte sur un ton tragicomique les aléas de la rencontre avec l’autre.

Dans Une année chez les Français, c’est Mehdi, un petit garçon malingre et timide, qui fait l’expérience de l’altérité. On est en 1969. Mehdi, originaire de Beni-Mellal, est un élève brillant et un lecteur compulsif. Il suscite l’admiration de son instituteur, M. Bernard, qui va faire des pieds et des mains pour lui obtenir une bourse. À la rentrée, Mehdi arrive donc au prestigieux lycée Lyautey de Casablanca, « chez les Français ». Dans une scène d’ouverture particulièrement réussie, Fouad Laroui raconte avec sensibilité le catapultage de cet enfant dans un monde totalement inconnu. Ici, tout est différent : les arbres, la nourriture, le langage. Dans une langue foisonnante et poétique, l’auteur décrit admirablement cet univers de l’enfance, où les adultes sont tour à tour terrifiants et fascinants. L’écriture est vive, enlevée, souvent audacieuse. Laroui prend du plaisir à écrire, et cela se ressent.

Fêter Noël et faire du bateau

« Il était maintenant chez les Français, entouré de leurs immeubles, de leurs bacs à sable, de leurs arbres. Il connaissait beaucoup de noms d’arbres : chêne, marronnier, peuplier, platane, tous glanés dans ses lectures. En arabe, il ne connaissait qu’un seul mot : chajra. Cela voulait dire “tous les arbres”. Aucun en particulier. Tous. » En choisissant comme héros un petit garçon quasi mutique, l’auteur décide de ne pas juger ce qui l’entoure. Il entraîne le lecteur dans les pensées, parfois délirantes, de ce petit homme qui observe son environnement avec les yeux de l’innocence. Mehdi commence par s’étonner des bizarreries qui l’entourent. Puis, fasciné, il tente lui-même de faire partie de ce monde qui lui est pourtant si étranger. Lui aussi veut fêter Noël, rouler dans une jolie voiture et faire du bateau le week-end. Mais on ne peut échapper sans heurt à son identité et à ses racines. Mehdi l’apprendra à ses dépens…

En filigrane, Laroui rappelle la violence d’une période encore marquée par des relents colonialistes et racistes. Mehdi n’échappera pas aux humiliations : on l’appelle Fatima, on lui fait boire du vin, manger du porc et, surtout, on s’étonne qu’un Marocain puisse être premier de sa classe alors que « le français n’est pas sa langue maternelle ».

Pourtant, c’est bien par les livres et l’école que Mehdi réussira à s’adapter à son nouvel environnement. Véritable ode à l’éducation et à l’école du mérite, Une année chez les Français montre que l’intégration est une marche lente, tantôt drôle, tantôt douloureuse, mais où la langue et l’amour des mots jouent un rôle central. « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. C’était vrai. Tayeb disait des professeurs de Lyautey que c’étaient des barbares parce que certains vivaient en concubinage. Et peut-être y avait-il, dans certains comportements, certaines idées de Tayeb, quelque chose de barbare aux yeux de M. Porte. Mais Mehdi comprenait l’un et l’autre, sans restriction. Ce qui voulait dire quoi ? Qu’il était doublement barbare ou rien du tout ? Les deux conclusions semblaient aussi inquiétantes l’une que l’autre. »

Lecture très libre

Il en est de l’intégration comme des histoires d’amour. Ça commence par une rencontre, à laquelle succèdent les premiers temps de l’émerveillement et de la découverte. Puis, il faut apprendre à vivre ensemble. « Il faut bien accepter le compromis », écrit Laroui dans Des Bédouins dans le polder, même si l’« on n’est pas obligé de tout accepter dans la course folle de l’intégration ». Suite d’anecdotes recueillies au fil des ans, ce roman est une sorte de carnet d’ethnologue, qui décrit avec beaucoup de drôlerie la vie des Marocains aux Pays-Bas. La forme, assez découpée, peut désarçonner, mais elle permet une lecture très libre, dans l’ordre que l’on choisit. Là non plus, il n’y a pas de morale, pas de jugement de l’auteur. À l’heure des débats lénifiants sur l’identité nationale, Laroui préfère compter sur son admirable sens de l’observation pour raconter des situations quotidiennes qui en disent davantage que les grands discours. Il en ressort un propos plus optimiste, plus lumineux et, surtout, plus concret. Au grand dam des extrémistes qui prédisent avec fracas le conflit des civilisations, l’écrivain esquisse le « choc doux des cultures ».

Divertissant, souvent désopilant, le livre de Laroui est très instructif. Derrière l’anecdote ludique, le lecteur en apprend beaucoup sur l’immigration marocaine aux Pays-Bas, une contrée dont l’auteur met en avant les paradoxes. Pays d’immigrés, qui a depuis toujours défendu la liberté religieuse, les Pays-Bas sont aussi le lieu où le réalisateur Theo Van Gogh a été assassiné par un fondamentaliste marocain et où l’extrême droite gagne chaque jour du terrain. Dans ce contexte difficile, on essaie de s’entendre, de mieux se comprendre, de vivre ensemble malgré les différences. Des juges organisent un séminaire sur « Comment pensent les Marocains ? », le maire d’une petite ville accepte qu’un minaret appelle à la prière dans une zone industrielle déserte, un Marocain s’emporte contre un juge qui n’a pas assez puni son fils à son goût… « Il y a deux crimes imprescriptibles aux Pays-Bas : les crimes contre l’humanité, et pour cela il y a le Tribunal pénal international à La Haye ; et le crime ultime, insulter la mère d’un Marocain. Il paraît que le ministère de la Justice envisage un tribunal spécial pour ce crime particulièrement odieux… »

Mais la plus belle preuve qu’une intégration réussie est possible est sans nul conteste le récit même de Laroui. Sinon, comment serait-il capable de raconter, avec la même compassion, la même simplicité, les travers de ces deux communautés ? Comme son jeune héros Mehdi, dont il partage une partie de l’expérience, Laroui est à la fois un éternel étranger et un citoyen du monde.