Culture

Droits d’auteur : artistes en colère

Le rappeur Jules Mbarga Seppo, alias Boudor.

Le rappeur Jules Mbarga Seppo, alias Boudor. © AFP

Sociétés d’auteurs inexistantes ou inefficaces, piratage… Le manque à gagner est important pour les artistes, qui peinent à profiter de leur succès. Certains ripostent et attaquent leur gouvernement.

Impossible de passer inaperçu et de faire cinq mètres sans devoir signer un autographe. Depuis le succès de son premier album, En faim…, sorti à Dakar en 2006, le rappeur d’origine camerounaise Boudor est une célébrité au Sénégal. « Mes textes, explique-t-il, abordent des thèmes de la vie quotidienne : le chômage des jeunes, la prostitution, les enfants de la rue… tout le monde s’y retrouve. Les chaînes de radio et de télévision ont diffusé mes morceaux en boucle. Mais je n’en ai guère profité. Du moins, pas financièrement. À l’époque, je parvenais à peine à joindre les deux bouts, j’étais presque à la rue. » La raison ? « Je n’ai jamais perçu un centime en guise de droits d’auteur. En plus, la piraterie a sérieusement pénalisé l’écoulement du disque. »

En Afrique, Boudor, retourné vivre au Cameroun, n’est qu’un cas parmi tant d’autres. Au Gabon, le 19 juillet dernier, des musiciens ont déposé, auprès du Conseil d’État, une plainte contre le gouvernement pour les préjudices causés par l’exploitation illicite de leurs œuvres depuis plusieurs décennies. Regroupés au sein du Syndicat des artistes (SYA), ils réclament quelque 23 milliards de F CFA, soit 35 millions d’euros, pour dommages et intérêts. En fait, ils reprochent à l’organisme chargé de la gestion des droits d’auteur et des droits annexes, créé en 1984, de faillir à sa mission. En plus de vingt-cinq ans, l’Agence nationale de promotion artistique et culturelle (Anpac) n’a pas reversé un centime à un artiste ! « L’idée de cette agence, explique un spécialiste français de l’industrie musicale, était pipée dès le départ, car sa première mission est la promotion des activités culturelles. Ce qui explique qu’elle n’ait jamais réussi à gérer le problème des droits d’auteur. »

Sur l’ensemble du continent, on dénombre une trentaine de sociétés d’auteurs affiliées à la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (Cisac), dont le comité africain a tenu son assemblée générale les 28 et 29 juillet à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Dans les pays francophones où elles existent, ces sociétés, en général des émanations du ministère de la Culture, peinent à mettre en œuvre des mécanismes efficaces de collecte et de redistribution de ces droits.

Ultime paradoxe, certaines sociétés d’auteurs ont même réclamé de l’argent aux artistes. Par exemple, la Société civile camerounaise de l’art musical (Socam), créée par le gouvernement pour remplacer la Cameroon Music Corporation (CMC), gérée quant à elle par des musiciens, exige que les artistes achètent, à 250 F CFA l’unité, des hologrammes pour estampiller leurs CD. Autrement dit, un musicien qui souhaite mettre sur le marché 10 000 disques devrait verser à la Socam 2,5 millions de F CFA. Selon un autre acteur du secteur, « ces sociétés ne se sont jamais senties redevables auprès des artistes, car, souvent, dans nos pays, ces derniers n’ont pas un statut clairement défini ».

« Sujets qui fâchent »

« Dans certains pays, ces bureaux de droits d’auteur participent eux-mêmes à la piraterie, ajoute le cinéaste malien Souleymane Cissé. Ce qui fait que leurs artistes ne sont jamais pleinement bénéficiaires de ce qu’on leur doit. […] Nos films ne sont ni diffusés, ni regardés en Afrique. Les chaînes de télévision ne les achètent pas. De fait, nous ne pouvons même pas prétendre à des droits dans nos pays. » Sous le couvert de l’anonymat, un autre cinéaste soupçonne « certains gouvernements d’interdire aux chaînes de télévision la diffusion des films coproduits et offerts par Canal France International (CFI). Car ceux-ci aborderaient des sujets qui fâchent ». En une trentaine d’années de carrière, Souleymane Cissé, pourtant l’un des piliers du cinéma africain, affirme que, au Mali, il n’a perçu des droits d’auteur qu’à deux reprises (à peine 600 000 F CFA en tout, soit 915 euros).

Si chaque pays a sa particularité, et si certains s’en sortent mieux que d’autres – le Sénégal et le Burkina Faso sont cités comme bons exemples –, pour l’heure, la question empêche l’éclosion de nombreux talents en Afrique. « Ce que demandent les artistes gabonais à travers leurs revendications, c’est en réalité une loi forte et une structure efficace qui les protègent », estime l’écrivain togolais Kangni Alem. « Quand on parle de droits d’auteur dans nos pays, on a souvent tendance à oublier les écrivains », ajoute-t-il avant d’affirmer que, « en Afrique, des maisons d’édition diffusent souvent des œuvres sans jamais reverser des droits à leurs auteurs ». Du coup, de nombreux musiciens, écrivains et cinéastes s’inscrivent dans des sociétés étrangères souvent situées dans les pays où ils ont du succès. Raison pour laquelle des musiciens issus de pays francophones sont affiliés à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), et des cinéastes à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), toutes deux françaises. Au-delà des lois, Kangni Alem, également conseiller du président togolais pour les affaires culturelles, préconise la promotion des sociétés d’auteurs privées fortes grâce à des fonds d’aide pour leur permettre de jouer pleinement leur rôle.

Au pays d’Ali Bongo Ondimba, justement, alors même que l’Anpac (société publique) est en panne, la législation du pays n’autorise pas les musiciens à s’organiser eux-mêmes via une structure indépendante pour collecter et redistribuer leurs droits. Ainsi, en novembre 2008, une tentative de création d’un Bureau gabonais des droits d’auteur et des droits voisins (Bugada) avait échoué, faute du soutien des autorités du pays. Le SYA évalue à 4,5 millions d’euros par an le manque à gagner pour les artistes du fait du non-paiement de leurs droits d’auteur.

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