Société

Quand la « Voix d’or » déraille

Par
Mis à jour le 23 août 2010 à 15:39

Isselmou ould Tajidine a le regard inquiet. « Il faut qu’on en finisse », soupire-t-il, une main sur le volant de sa BMW, l’autre tapotant sur son portable. Cet homme d’affaires baraqué (cousin et homonyme du célèbre banquier) est producteur pour la TVM, l’unique chaîne de télévision du pays. Sa préférence va aux programmes de divertissement. Mais la TVM s’intéressant essentiellement à l’actualité présidentielle, il lui est difficile d’imiter son modèle, l’animateur français Michel Drucker.

Il y a deux ans, Ould Tajidine a pourtant connu un petit succès avec une émission de concours de poèmes. Confiant, il a retenté sa chance en mai dernier avec La Voix d’or, une sorte de Star Academy à la sauce saharienne. Le programme fait fureur. « On en parlait même dans les bus ! » pavoise le producteur. Pourtant, tout ne s’est pas passé exactement comme prévu… En ce 6 août, peu avant le dernier enregistrement, il se demande jusqu’où iront ses déconvenues.

Tribus et tabous

Le concept est simple. Vingt jeunes de 15 à 35 ans sont sélectionnés. Ils sont soumis à diverses épreuves – dont un chant a capella –, diffusées en trois fois. À chaque étape, le public présent dans la salle (la Maison des jeunes de Nouakchott), les téléspectateurs – par l’envoi de SMS surtaxés – ainsi qu’un jury d’« experts » éliminent les candidats jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que quatre. Le vainqueur, élu selon le même système, repart avec 3 millions d’ouguiyas (8 000 euros). Les autres finalistes reçoivent respectivement 2 millions, 1 million et 500 000 ouguiyas.

Voilà pour la théorie. Quant à la pratique… Le producteur ayant décidé que seuls les griots maures seraient admis à concourir – ce qui excluait d’emblée les artistes noirs –­­, beaucoup ont crié à la discrimination. Autre problème : dans la tradition maure, les griots, héritiers d’un savoir musical complexe transmis de père en fils ou de mère en fille, sont les représentants d’une famille, voire de toute une tribu, dont leurs chants célèbrent la grandeur. Et c’est là que le bât blesse. « Chaque tribu considère que son griot est le meilleur et ne supporte pas la comparaison », explique Ould Tajidine.

Certains n’ont pas admis qu’il brise le tabou. Inquiète pour l’image de son clan, la tante d’un candidat qui faisait figure de favori a semé la zizanie. « Lors de la première épreuve, elle est arrivée à 6 heures du matin devant la Maison des jeunes alors que les guichets ouvraient à 18 heures. Elle est venue avec quarante personnes et voulait acheter quatre cents places ! » Le vote du public comptant pour 25 % de la note, cette manœuvre aurait eu trop d’impact sur le scrutin. Le producteur a donc décidé de reporter la soirée. Il en fallait davantage pour décourager notre furie. « Pour la finale, elle est entrée masquée dans la salle, est montée sur scène, a arraché le micro et s’est mise à jeter des verres. La police a dû intervenir. » Nouveau report, et nouvel incident : lors de la finale reprogrammée, le neveu, lui, ne s’est jamais présenté. « Sa tante ne voulait pas qu’il participe, elle l’a séquestré ! » croit savoir le producteur.

Privés de suspense

N’ayant plus le choix qu’entre trois candidats, le public s’est démobilisé. En l’absence de son principal rival, une jeune femme tenait la corde : Garmi Mint Abba, sœur de la célèbre diva Dimi Mint Abba et… nièce d’Ahmed Ould Abba, président du Bureau de la promotion des artistes et sélectionneur des candidats ! Le 6 août, La Voix d’or s’est conclue par une finale sans suspense. Ce jour-là, seulement 1 900 SMS ont été envoyés, contre 120 000 lors des émissions précédentes.

Comme prévu, Garmi a gagné. Postée devant la Maison des jeunes, la police n’a cette fois pas été sollicitée : Ould Tajidine avait pris soin de filtrer les entrées. Pour la prochaine édition, il promet de « mieux ficeler les contrats des artistes ». Et d’ici là, il s’apprête à en découdre avec l’impétueuse tante, au tribunal.