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Cet article est issu du dossier «Bénin : Objectif 2011»

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Politique

Boni Yayi et les aléas du changement

Le 21 février, le président s'assure de l'avancée des travaux de l'échangeur de Godomey. © TYVES/APA

Le chef de l’État a-t-il réussi la rupture promise en 2006 ? Comment aborde-t-il la prochaine campagne électorale ?

Qui est vraiment Boni Yayi ? Cet homme du peuple à l’allure débonnaire que l’on a vu assis à l’arrière d’un zémidjan (moto-taxi), en mai dernier, pour se rendre au bureau ? Un président faisant son footing en pleine ville tout en distribuant de l’argent ? Un chef d’État isolé ? Ou un économiste visionnaire adepte du changement, qui a fondamentalement raison sur les recettes du développement, mais qui peine à passer de la théorie à la pratique ?

« La rupture méritait plus de méthode », admet l’un des conseillers les plus influents du chef de l’État. Pourtant, si le bilan n’est pas à la hauteur des promesses de 2006, Boni Yayi n’a pas à rougir de ce qu’il a entrepris en cette période de crise économique.

Au profit du peuple

N’en déplaise aux pourfendeurs du régime, la sincérité du « candidat du changement et de la rupture » de 2006 ne peut être remise en cause. Mieux, il pourra se prévaloir, le moment venu, d’avoir inversé le sens des priorités au profit du peuple. Bien loin en tout cas de son prédécesseur, Mathieu Kérékou, qui, derrière une mystique savamment entretenue, aura surtout laissé des caisses vides, une économie à l’arrêt rongée par la corruption et un clientélisme érigé en mode en gestion.

« À présent, on voit l’argent descendre du sommet vers la population », résume un fonctionnaire international citant la gratuité de l’école primaire et des césariennes dans les hôpitaux publics, mais aussi, surtout, la microfinance. Sponsorisé par l’État, avec un taux d’intérêt imbattable de 5 %, ce projet a permis de distribuer aux plus démunis plus de 50 milliards de F CFA (76 millions d’euros) depuis 2006. Les grincheux regretteront une politisation de la microfinance et un modèle économique peu pérenne, mais ce microcrédit estampillé « Boni Yayi », accordé exclusivement aux femmes, sera sûrement un redoutable levier électoral.

Ce programme, financé notamment par le retour dans les comptes de l’État des revenus tirés de la vente d’automobiles d’occasion au port de Cotonou (soit environ 40 milliards de F CFA par an), s’inscrit à l’opposé de ce qui avait cours sous le précédent régime, durant lequel ce juteux business était tenu par des proches de Mathieu Kérékou et permettait de « fluidifier le vote des lois ». À l’époque, « lors d’un déjeuner officiel, un député fanfaronnait devant moi sur l’argent qui circulait au Parlement », s’étouffe un diplomate étranger.

« Nous avons coupé les robinets », tranche sans ambages Issifou Kogui N’Douro, le ministre d’État chargé de la Défense. De même, le gouvernement est en train de mettre en œuvre une batterie de mesures et de contrôle pour débarrasser le port de Cotonou du fléau de la corruption. De ce point de vue, la rupture est réelle et risque fort de générer des mécontents.

Et si c’était cela la vraie faiblesse de Boni Yayi. Vouloir mettre un terme à ces habitudes du passé que les Béninois ont collectivement admises comme étant un mode de financement de la démocratie, sans y parvenir.

« Nous avons voulu démystifier le pouvoir et renouer un contact authentique avec la population, quitte à se passer d’une classe politique qui n’a toujours pas compris notre façon de travailler », répond l’un des ministres les plus puissants et les plus écoutés. Avant de reconnaître : « Nous ne sommes pas des politiciens chevronnés, et Boni Yayi n’a pas de frein quand il descend du trône. C’est sa faiblesse. Et les vaincus de 2006 n’ont pas toujours accepté l’intrusion de ce nouveau venu, de ce banquier qui a conquis le pouvoir sans parti. »

Toujours en première ligne

De fait, le score de 75 % réalisé par l’ex-président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) à l’élection présidentielle de 2006 a conforté ce néophyte de la politique dans une démarche plébiscitaire. Mais, aujourd’hui, à huit mois du prochain scrutin présidentiel, auquel il sera très probablement candidat, le chef de l’État doit faire de la politique…

Sans forces d’appui et de repli suffisamment fiables au Parlement – il n’a que 35 députés sur 83 sièges et dépend du bon vouloir des alliés de circonstance –, affaibli au sein de la mouvance présidentielle et de l’appareil d’État par des dissensions entre barons locaux préoccupés par leur réélection à l’Assemblée nationale, et violemment critiqué par l’opposition réunie autour de l’Union fait la nation (Un), le chef de l’État se devait de réagir.

Ce qu’il a fait, le 18 juin dernier, avec la présentation d’un quatrième gouvernement, qui lui permet de s’entourer d’« une équipe de fidèles, de leaders locaux contrôlant leur électorat, ou bien encore de personnalités incarnant une ouverture ciblée », explique Amos Elègbè, le conseiller spécial aux Affaires politiques à la présidence. Une équipe de confiance qui devait être immédiatement opérationnelle pour faire front face à la crise économique et à l’affaire des « Madoff béninois » (ICC Services et consorts), à seulement quelques mois de la fin du mandat du chef de l’État.

Toujours en première ligne, l’ancien banquier se trouve immanquablement près de la bombonne de gaz dès lors que l’incendie redouble de violence. « Puisqu’il centralise tout, il est totalement exposé et n’a aucune protection par gros temps. À son crédit, il est rarement dans une stratégie d’étouffement », explique un ancien membre du gouvernement. Quand la patate est trop chaude, il la met sur la place publique.

Cortège d’affaires

C’est le cas actuellement avec l’affaire ICC Services et consorts, qui a tourné à l’affaire d’État. En proposant depuis 2006, en toute illégalité, des rémunérations à plus de 200 %, quelque 70 établissements ont soutiré au total environ 100 milliards de F CFA à des milliers de petits épargnants. Ces derniers ont évidemment tout perdu. Alerté de cette escroquerie à grande échelle, le ministère de l’Économie et des Finances a porté plainte en début d’année, mais il a fallu attendre juillet pour que l’exécutif se saisisse sérieusement du dossier.

Des têtes tombent – notamment celles du ministre de l’Intérieur, Armand Zinzindohoué, et du procureur général de la cour d’appel de Cotonou, Georges Constant Amoussou. Un comité de crise et une commission d’enquête dirigés par le ministre d’État Pascal Koupaki rendent régulièrement compte de l’avancée des investigations. Objectif affiché : mettre la main sur les fonds soutirés et rembourser les épargnants floués.

Mais le coup est rude, et rappelle en outre une affaire récente, celle des villas présidentielles de la Cen-Sad. À l’occasion du sommet de la Communauté des États sahélo-sahariens (Cen-Sad), en juin 2008, Cotonou avait misé sur les pétrodollars de Kadhafi et vu les choses en grand, se prenant à rêver d’un nouveau quartier résidentiel, à l’image de Ouaga 2000, au Burkina Faso. Le chantier est lancé en urgence. On va au plus pressé, on accélère les procédures de passation de marchés… Résultat : beaucoup d’argent s’évapore. L’Inspection générale d’État (IGE) est saisie, le gouvernement met en place une commission et lâche le ministre de l’Économie et des Finances, Soulé Mana Lawani.

Comme il l’avait fait alors, le pouvoir joue désormais la transparence sur un rythme de cavalcade. Et avoue que « des complicités au sein de l’appareil d’État sont avérées », ainsi que le reconnaît un conseiller de la présidence. Mais le mal est fait. L’onde de choc a franchi les portes du Palais. L’opposition ne manquant pas, bien entendu, de s’engouffrer dans la brèche.

Règlements de comptes électoraux

Pour corser l’ambiance, l’organisation même de la présidentielle de 2011 s’avère délicate. En effet, depuis la Conférence nationale de 1990, tous les scrutins s’étaient déroulés à partir de listes manuelles réactualisées, et, après avoir soutenu l’élaboration d’une Liste électorale permanente informatisée (Lépi), l’opposition fait désormais barrage, dénonçant de présumées tentatives de fraude orchestrées par le pouvoir au moment de la cartographie et du recensement de la population. Les partenaires internationaux qui supervisent  le processus, dont le coût dépasse les 23 milliards de F CFA, s’inquiètent. Non sans raison, le pouvoir dénonce quant à lui les « manœuvres dilatoires » de l’opposition – aux manettes avant l’arrivée de Boni Yayi –, qui aurait tout à craindre d’un rafraîchissement du fichier électoral.

« L’idée que la Lépi est une bonne chose est ultramajoritaire parmi la population, mais le blocage actuel traduit les limites de la méthode Yayi. Son ostracisme à l’égard de la classe politique lui est dommageable et l’opposition est en train de démontrer son pouvoir de nuisance, craint un observateur. Or une réforme électorale nécessite un minimum de consensus. Nous en sommes loin. » La présidentielle de 2011 s’avère coriace, plus que celle de 2006, et, outre la campagne qu’il devra mener en tant que candidat s’il se présente, le chef de l’État devra ouvrir le dialogue.

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