Politique

Le monde juge sévèrement la « douce France » de Nicolas Sarkozy

Des manifestants de la communauté rom face aux forces de l'ordre, le 14 août, à Montreuil.

Des manifestants de la communauté rom face aux forces de l'ordre, le 14 août, à Montreuil. © Miguel Medina/AFP

Du pape à l’ONU en passant par les institutions européennes, la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy – notamment à l’égard des Roms – n’en finit pas de susciter la réprobation internationale.

Nicolas Sarkozy cultive décidément l’étrange spécialité de se créer des problèmes supplémentaires par la seule façon de traiter ceux qu’il a déjà. Après les virulentes polémiques sur l’identité nationale, qui lui avaient valu autant de contestations dans la majorité que d’oppositions à gauche, les expulsions de Roms et le démantèlement de tous les camps illégaux ont pris le relais. Avec les mêmes conséquences, mais triplement aggravées cette fois-ci par les condamnations morales de l’ONU, des institutions européennes et de l’Église, dans le fracas des éditoriaux venimeux de la presse étrangère sur « la France au ban des nations ».

« Le président Sarkozy aurait-il oublié d’où il vient ? » demande cruellement le Guardian de Londres au fils d’immigrés installé à l’Élysée. Mais c’est du Vatican qu’est venue l’admonestation la plus saisissante, prononcée par le pape lui-même, et très exceptionnellement en français. Au nom de la fraternité universelle, Benoît XVI rappelle à la France le devoir « d’accueillir les légitimes diversités humaines ». Quelques mots seulement, mais qui pèseront lourd sur les consciences au sein de la communauté catholique, dont Nicolas Sarkozy a été le premier chef d’État français à se réclamer ouvertement, avant de se faire élire sur un programme de réhabilitation des valeurs. « Qu’as-tu fait de tes frères ? » lui demande à son tour la Fédération protestante. Seul le grand rabbin Gilles Bernheim, face à certaines outrances, ose remettre à l’heure les pendules de l’Histoire. Comme on lui demande ce qu’il pense des comparaisons entre les expulsions de Roms et les rafles de Juifs, il suggère d’interroger plutôt « les milliers de Tziganes qui savent bien, eux, la différence entre les camps de la mort et ce qui s’est passé cet été ».

Malaise chez les cathos

Les politiques le savent aussi. Mais cette nouvelle querelle empoisonnée en est arrivée au point où chacun ne dénonce les manipulations électorales des autres que pour mieux servir les siennes ou celles de son camp. Avec la répétition, en pire, de la dangereuse dérive qui avait déjà amené Nicolas Sarkozy à suspendre, en réalité à enterrer, le débat sur l’identité nationale. Toute une partie de la droite fait cause commune avec la gauche. Quand le député communiste de la Seine-Saint-Denis Patrick Braouezec s’indigne d’une escalade qui « relève presque de la guerre civile », son collègue UMP villepiniste Jean-Pierre Grand s’élève à l’unisson contre un démantèlement des camps « qui tourne à l’ignoble ».

Aux Verts, qui appellent l’opinion et les parlementaires à s’opposer aux « expulsions de la honte », Dominique de Villepin lui-même fait écho en déplorant « cette tache de honte sur le drapeau de la France », sans oublier d’appeler les électeurs de la majorité à se rassembler derrière lui pour préparer l’alternance républicaine. Quand, enfin, le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, s’efforce, selon une tactique naguère éprouvée, d’opposer aux aspirations de la France profonde les critiques irresponsables d’une « gauche bien pensante éloignée des réalités », il s’en prend involontairement, mais inévitablement, à des dirigeants de la droite, comme Jean-Pierre Raffarin, Alain Juppé ou Christine Boutin, qui n’hésitent pas à mettre en doute l’efficacité de sa politique à travers les procès de ses méthodes. D’autant que la majorité sarkozienne ne saurait rester sourde, si l’on ose dire, au long silence observé tout l’été par François Fillon, un de ces silences que Raymond Barre qualifiait de « fracassants ». Le Premier ministre ne l’a rompu que pour condamner non moins éloquemment les excès comme le laxisme.

8 500 expulsions

Indifférent aux commentaires et mises en garde, persuadé une fois de plus que l’avenir lui donnera raison quelles que soient les indications erratiques des sondages et le désarroi chez les catholiques, Nicolas Sarkozy, fidèle à sa stratégie, se défend en contre-attaquant et contre-attaque en accélérant. Le mot d’ordre est de souligner que la France est le deuxième pays au monde concernant le droit d’asile, derrière les États-Unis, mais désormais devant le Canada. Elle est la plus ouverte aux étrangers en long séjour, qu’elle accueille au rythme de 170 000 par an. À Michel Rocard, qui stigmatise les expulsions – « on n’a pas vu ça depuis Vichy et le nazisme » –, le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, réplique avec des accents rocardiens que la France n’a pas vocation à accueillir tous les Roms.

Quelque 8 500 d’entre eux ont été expulsés depuis le début de l’année pour situation irrégulière et occupation illégale de terrains, chaque fois sur décision de justice, et après examen individuel des dossiers. La plupart sont partis en acceptant l’aide au retour de 300 euros par adulte et 100 euros par enfant. Pour éviter que ce subside ne les aide une fois de plus à revenir en vertu de la libre circulation européenne, de nouveaux contrôles biométriques (vérifications par empreintes digitales) seront opérés aux frontières. Tous les camps illégaux devront être démantelés.

« Boomerang »

Et puisque la Commission européenne invite la France à mieux respecter les règles, il lui est fermement recommandé, en retour, d’exercer plus efficacement sa vigilance, par exemple sur l’emploi des milliards d’euros qu’elle verse à la Roumanie pour améliorer la situation de ses communautés roms, et dont une large partie, selon l’organisation Caritas, est détournée par la corruption.

« La politique de Sarkozy est un boomerang qui se retournera contre lui en 2012 », prophétise Ségolène Royal. De nombreux socialistes sont en même temps bien conscients que, boomerang ou pas, la politique sécuritaire du chef de l’État représente aussi un piège pour la gauche. Alors que cette dernière gère la plupart des grandes villes, elle n’a pas fait jusqu’ici la preuve d’une alternative crédible qui concilie la revendication sécuritaire, toujours très forte dans l’opinion, avec son ambition d’une immigration plus humaine.

Ségolène Royal elle-même craint que la nouvelle ligne du PS, qui doit être fixée par un prochain forum, « ne soit une fois de plus celle du laxisme ».

Piège ou boomerang ? À la question qui se pose dans tous les pays d’Europe, il ne peut y avoir de réponse simple, tant l’obscurcissent et la diabolisent, dans l’inconscient collectif des nations, les vieilles méfiances ataviques envers les Gitans, bohémiens, romanichels, Tziganes et autres derniers errants d’un monde toujours plus mobile et à la fois plus sédentarisé, plus ouvert et plus replié. « On nous considérera toujours comme des voleurs de poules », constate amèrement, en leur nom, Marcel Campion, prince des forains et créateur de la grande roue qui illumine à la Concorde les nuits fraternelles de Noël. La réponse ne pourra être en tout cas qu’européenne. Pour être unanime, ce constat ne va pas la faciliter.

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