Culture

Abou Dhabi, Mecque de la culture ?

Mis à jour le 5 septembre 2010 à 12:37

Changer son image et attirer des touristes sur l’île aux musées : le riche émirat parie sur la culture comme moteur du développement.

Saadiyat Island. Une langue de terre brûlante et battue par les vents, située à quelques encablures d’Abou Dhabi. Au bord de la route, entre camions et bulldozers, quelques dizaines d’ouvriers indiens, pakistanais et philippins posent des tuyaux. Au loin, des baraquements. Difficile d’imaginer qu’ici se dressera bientôt la somptueuse île aux musées voulue par le prince héritier Cheikh Mohammed Ben Zayed Al Nahyane, fils de Cheikh Zayed, émir d’Abou Dhabi, fondateur et premier président de la fédération des Émirats arabes unis (EAU), disparu en novembre 2004. Le Saadiyat Island Cultural District (livraison programmée fin 2012) veut offrir une concentration unique d’institutions culturelles.

Les maquettes exposées au siège du Tourism Development & Investment Company (TDIC) donnent la mesure des ambitions émiraties. Le musée maritime, création de l’architecte japonais Tadao Ando, rendra hommage à la vocation maritime des cités-États du Golfe. À sa droite, le centre des arts, dessiné par l’Anglo-Irakienne Zaha Hadid, servira de complexe polyvalent dédié au spectacle vivant. Avec son immense coupole-moucharabieh et ses 6 000 m² de galeries, le Louvre Abou Dabi, conçu par le Français Jean Nouvel, doit abriter le premier musée universel situé hors des frontières occidentales. Enfin, à l’extrémité du front de mer, s’élèvera la pièce maîtresse de cet ensemble architectural, le Guggenheim d’Abou Dhabi, imaginé par l’Américano-Canadien Frank Gehry, et consacré à l’art contemporain.

Hend Mana Al Otaiba n’a pas 30 ans, des yeux en amande et un sourire mutin. Vêtue d’une abaya sophistiquée qui ne cache rien de son visage, la jeune femme travaille aux relations publiques de TDIC. Bien mieux que son discours lisse, elle symbolise l’image que les Émiratis souhaitent renvoyer de leur société : une société à l’aise avec ses traditions et sa culture, mais ouverte sur le monde, et volontiers charmeuse. « Le Cultural District est la composante phare d’un projet plus vaste, visant à créer une ville nouvelle de 270 000 habitants sur Saadiyat, dit-elle. Une marina, des hôtels de luxe, un golf ainsi que des villas donnant sur une plage de sable fin, doivent s’intégrer dans l’architecture de l’ensemble pour former un cadre de vie d’un genre nouveau. Une aire protégée, qui servira d’écrin à la forêt de mangrove située à l’extrémité de l’île, offrira un cachet écologique à Saadiyat Island, “l’île du bonheur” en arabe. »

Un pont, achevé l’an passé, relie celle-ci à la capitale. Sur l’île voisine de Yas, un circuit de Formule 1 ultramoderne est déjà opérationnel. Le 28 octobre, un parc à thème Ferrari d’une superficie de 86 000 m² ouvrira ses portes. Ces attractions devraient permettre de développer le tourisme, et, peut-être, qui sait, ravir aux Dubaïotes le titre de première destination touristique du Golfe. Chaque nouvelle implantation est censée accroître la notoriété de l’émirat, selon un modèle qui a fait ses preuves à Dubaï entre 1995 et 2008. Avant d’imploser en vol…

Partenariats occidentaux

Sur Saadiyat, où les travaux de construction doivent s’échelonner jusqu’en 2018, les premiers lotissements sont déjà en vente. Et la culture dans tout cela ? « La politique muséale n’est pas du ressort de TDIC », répond Hend. Effectivement. Les infrastructures seront fournies « clés en main » par les établissements occidentaux partenaires. La conception et la réalisation du Louvre Abou Dabi incombent ainsi à l’Agence France-Muséums. Le contrat de 1 milliard d’euros signé en 2006 prévoit, outre la cession de la marque Louvre, une assistance technique, la rédaction d’un « programme scientifique et culturel », l’aménagement des espaces et le prêt, pour dix ans, de 300 pièces issues des collections du musée parisien. Une commission d’acquisition, dotée d’un budget d’une quarantaine de millions d’euros par an sera mise en place. Ses achats permettront au Louvre Abou Dabi de se doter de collections propres. Des arrangements similaires ont été conclus avec le Guggenheim.

Reste que personne n’est capable de dire si les Émiratis, et plus largement les résidents des EAU – les étrangers représentent plus de 85 % de la population d’Abou Dhabi –, vont s’approprier les institutions mises à leur disposition, ni si le choix des œuvres correspondra ou non aux attentes d’une population dont les pratiques culturelles restent encore peu développées. Quoi qu’il en soit, les autorités d’Abou Dhabi ont décidé de parier sur la culture comme moteur de développement. Le coût total du « projet Saadiyat » avoisinera les 30 milliards de dollars (23,6 milliards d’euros). Il s’agit de préparer l’après-pétrole, même si l’échéance est encore lointaine. Contrairement à Dubaï, dont la production déclinante représente aujourd’hui moins de 5 % du PIB, Abou Dhabi, quatrième exportateur mondial de brut, détient 92,2 milliards de barils de réserves prouvées, l’équivalent d’un siècle de production au rythme actuel.

« Les dirigeants des monarchies du Golfe en ont assez des clichés sur les Bédouins parvenus et incultes, décrypte un journaliste arabe basé à Dubaï. Ils ont envie de casser les stéréotypes dévalorisants, de se positionner là où on ne les attend pas, sur le terrain de la culture. À l’instar des princes vénitiens ou florentins du Moyen Âge, ils veulent apparaître en amis et protecteurs des arts. » Ce mouvement, que l’on observe aussi au Qatar ou à Bahreïn, traduit aussi un changement d’attitude vis-à-vis de l’étranger. Engagées sur la voie des réformes, ces monarchies veulent entrer en interaction avec le monde.

Autre élément à prendre en considération : la compétition interne à la région. Abou Dhabi et le Qatar se sont disputé l’honneur d’accueillir la prestigieuse université de la Sorbonne et le musée du Louvre. Une concurrence plus feutrée oppose Abou Dhabi et Dubaï. Nettement plus conservatrice, la capitale des Émirats est longtemps restée en retrait, laissant Dubaï l’extravertie lui voler la vedette. Mais les choses changent depuis la disparition de Cheikh Zayed. Cheikh Mohammed, prince héritier et véritable homme fort du régime, semble nourrir des ambitions immenses pour sa cité-État. « Pour exister, Abou Dhabi avait besoin d’affirmer une identité différente de celle de sa voisine, poursuit notre confrère arabe. La culture va lui permettre de se démarquer de Dubaï, qui est un peu la Mecque du capitalisme, de la consommation et de la futilité. »