Politique

Bataille politique en coulisse

Cela ressemble à un conflit social, probablement l’un des plus sérieux depuis la fin de l’apartheid. Pourtant, il s’agit bien d’une bataille politique sur fond de luttes d’influence au sein de la coalition au pouvoir.

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Mis à jour le 12 septembre 2010 à 12:10

Cet article a été publié dans le numéro 2591 de Jeune Afrique, le 5 septembre. Depuis, les syndicats ont suspendu leur mouvement de grève mais ils continuent de réclamer une augmentation de salaire plus importante.

Dur réveil pour le président sud-africain. La trêve qui avait prévalu pendant la Coupe du monde de football, organisée en juin et juillet, n’est plus qu’un lointain souvenir, et Jacob Zuma peine à contenir son premier grand mouvement de contestation. Lancée le 18 août, la grève a tour à tour paralysé les services publics, les écoles, les hôpitaux, et menacé de s’étendre au secteur privé. Objet de la lutte : les négociations annuelles sur les salaires, les syndicats réunis au sein de la centrale Cosatu demandant une augmentation supérieure à celle que le gouvernement s’est dit prêt à leur accorder.

Les milliers d’agents qui sont descendus dans les rues cherchent bien évidemment l’amélioration de leur quotidien. Mais au-delà de ces revendications salariales se joue une des multiples batailles pour le pouvoir, certainement la plus dure. Au point que certains analystes n’hésitent pas à prédire l’éclatement de l’alliance qui préside aux destinées du pays depuis les élections de 1994 : le trio ANC, Parti communiste (SACP) et syndicats (Cosatu). Maintes fois annoncée, l’implosion a jusqu’ici été évitée.

Avec ce nouveau mouvement de grève, la Cosatu effectue une véritable démonstration de force. Elle est en effet la seule organisation capable de mobiliser – d’un claquement de doigts, ou presque – ses 2 millions de membres. Depuis des mois, la centrale dirigée par Zwelinzima Vavi dénonce la méthode Zuma, fondée sur la maîtrise des déficits et le contrôle de l’inflation. Une méthode qui ressemble à s’y méprendre à celle de son prédécesseur, Thabo Mbeki. Le nouveau chef de l’État a d’ailleurs fait de l’ancien ministre des Finances Trevor Manuel, chantre de l’orthodoxie financière et chouchou des institutions internationales, un ministre à la présidence, chargé de la Planification, et qui de fait joue le rôle de Premier ministre.

Avec le Parti communiste et la ligue des jeunes de l’ANC (Youth League, Ancyl), la Cosatu avait été l’artisan de la victoire de Zuma sur Thabo Mbeki lors du congrès de Polokwane, en décembre 2007. Ces mouvements, s’affichant tous comme la gauche sud-africaine, réclamaient un changement profond de la politique économique, changement qui n’a pas eu lieu. 

Crise de confiance

Ce n’est pas la seule explication à la colère des syndicalistes. Zwelinzima Vavi ne cesse de dénoncer la corruption qui gangrène le pays. L’Afrique du Sud « se transforme rapidement en une nation de prédateurs, dans laquelle des hyènes politiques puissantes, corrompues et démagogues, utilisent l’État comme un moyen d’accumuler de la richesse », a-t-il lancé pendant la grève. L’ANC a riposté, menaçant Vavi de sanctions disciplinaires. Menace très mal perçue par les syndicalistes, qui s’étonnent que l’ANC puisse décréter des sanctions contre le dirigeant d’une organisation distincte de la sienne.

Pour Vavi, l’alliance tripartite « ne fonctionne plus ». La crise de confiance est totale, mais pas encore suffisante pour prononcer l’oraison funèbre. Car rompre l’alliance signifie entrer dans une nouvelle ère politique dont personne – ni la Cosatu, qui n’est pas un parti politique, ni les communistes, dont l’électorat est très réduit – n’est prêt à faire l’expérience.

Car, même si les critiques sont de plus en plus nombreuses à l’égard de l’ANC, il reste le parti de la lutte contre l’apartheid, le parti de Nelson Mandela, d’Oliver Tambo ou de Walter Sisulu, les grandes figures de la libération des Noirs. Aucune autre formation, en tout cas pour le moment, ne peut lui ravir le pouvoir. Certains s’y sont essayés lors des dernières législatives en fondant le Congrès du peuple (Cope) et ont, malgré une bonne image générale, essuyé un revers électoral cinglant.

En revanche, la direction de l’ANC n’est pas monolithique. On trouve dans son conseil exécutif national (NEC) des membres du Parti communiste ou de la Cosatu… Il ne s’agit donc pas d’implosion de l’alliance, mais de manœuvres internes. Qui contrôle les provinces, les grands électeurs, contrôlera le NEC et donc le pays.

« Du sang frais »

En quelques mois d’exercice du pouvoir, Jacob Zuma s’est aussi aliéné l’Ancyl. Son bouillant et controversé dirigeant, Julius Malema, qui promettait de « tuer pour Zuma », est aujourd’hui dans le camp des déçus. Connu pour son style de vie dispendieux, accusé d’avoir largement usé de sa fonction pour obtenir de juteux marchés dans sa région d’origine (le Limpopo), Julius Malema reste inébranlable et bénéficie de nombreux soutiens. Il demande désormais « du sang frais » à la tête de l’ANC et a clairement menacé Zuma et ses proches, le 28 août, de ne pas les soutenir lors de la prochaine élection interne de l’ANC, en 2012.

Il a aussi critiqué l’enrichissement des familles de présidents africains, faisant allusion à la récente polémique autour de l’un des fils de Jacob Zuma, Duduzane, 28 ans, devenu un des actionnaires d’Arcelor Mittal Afrique du Sud par la grâce d’un « BEE deal » (Black Economic Empowerment), une transaction dans le cadre de l’entrée des Noirs au capital des entreprises.

Le concert de protestation contre le chef de l’État est à l’image de l’instrument de musique fétiche des supporteurs de football sud-africains, la vuvuzela. Impressionnant par sa force, mais pas par son harmonie. Finalement, ce sera peut-être la chance de Jacob Zuma : avoir des ennemis certes puissants, mais si divisés qu’ils pourraient avoir à le laisser régner quelques années encore.