Politique

Travaux forcés, travaux suspendus

Dénoncée par ses partisans, la condamnation de Marc Ravalomanana complique la sortie de crise. Depuis son exil sud-africain, le président déchu dénonce une manoeuvre politique.

Mis à jour le 13 septembre 2010 à 16:08

Le destin des deux ennemis jurés, Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana, semble encore une fois voué à emprunter les mêmes chemins. En août 2003, le vieil amiral avait été condamné par la cour criminelle ordinaire d’Antananarivo à dix ans de travaux forcés pour détournement de biens publics. Depuis, l’ancien président, qui vit en France, n’est pas retourné sur ses terres.

L’exil de Ravalomanana, réfugié en Afrique du Sud depuis dix-sept mois, sera-t-il aussi long ? Le 28 août, le président déchu a été condamné, en son absence, aux travaux forcés à vie. La même cour l’a reconnu coupable, avec quatorze coaccusés, « de complicité de meurtre » pour son rôle dans la tuerie du 7 février 2009.

Si Ratsiraka avait été jugé en à peine deux heures en 2003, le procès de son successeur a duré plus de deux jours. Des dizaines de témoins se sont succédé à la barre. Les accusés présents ont été auditionnés, et la présidente a pris soin de lire les dépositions des absents. Qualifié de « procès politique » par les défenseurs de Ravalomanana, il a permis de « faire la lumière sur cette terrible tuerie », selon les avocats des 134 parties civiles.

Ce 7 février, une trentaine de partisans d’Andry Rajoelina, alors leader de la contestation, avaient été abattus – et une centaine blessés – devant le palais d’Ambohitsorohitra, qu’ils tentaient d’investir. Des membres de la garde présidentielle avaient tiré sur la foule à balles réelles, sans sommation et en visant les visages.

Zones d’ombre

Cette tuerie avait marqué le début de la fin pour Ravalomanana. Celui qui était alors contesté depuis deux mois a-t-il donné l’ordre de tirer ? « Le dossier de l’instruction est accablant sur ce point », indique l’un des avocats des parties civiles. S’il reconnaît que l’enquête recèle des zones d’ombre, il assure que « la complicité de l’ancien président est avérée ». Le dossier d’accusation pointe un certain nombre de faits : le 26 janvier, au cours d’une réunion à laquelle aurait participé Ravalomanana, il aurait été décidé de tirer sur les manifestants qui tenteraient de gagner le palais. Le 7 février au matin, le général Heriniaina Raoelina (condamné à la même peine), à la tête de la garde présidentielle, aurait donné l’ordre de tirer après avoir appelé le chef de l’État. Quelques jours plus tôt, deux des tireurs isolés reconnus coupables d’avoir tué des manifestants auraient été réintégrés dans la garde à la demande expresse du président…

Ce n’est pas la première condamnation par contumace de Ravalomanana. En juin 2009, il avait déjà écopé de quatre ans de prison et d’une amende de 70 millions de dollars dans l’affaire de l’avion acheté à prix d’or quelques mois avant sa chute. En mars dernier, il avait ensuite été condamné à cinq ans de travaux forcés pour détournement de biens publics.

Ce verdict marque cependant un tournant. Et intervient au plus mauvais moment : « Cela ne va pas faciliter le processus de sortie de crise », reconnaît un diplomate en poste à Tana cité par l’AFP, qui se dit « perplexe sur le télescopage entre ce procès […] et les réunions politiques » actuelles.

« Verdict stupide »

Depuis l’accord du 13 août signé par Andry Rajoelina et 99 partis, les membres de la société civile (réunis dans la Coordination nationale des organisations de la société civile, Cnosc) et ceux de l’Espace de concertation politique (Escopol, qui rassemble des dizaines de partis) multiplient les réunions afin de trouver un accord définitif de sortie de crise. Soutenue par la communauté internationale, la Cnosc a un temps convaincu les trois mouvances d’opposition – qui n’ont pas signé l’accord du 13 août – de l’intérêt de renouer le dialogue. L’expérience a fait long feu : les mouvances, quoique très divisées, ont quitté la rencontre du 27 août. « Mais on espérait encore les faire revenir à la table des négociations », affirme un membre de la Cnosc. Aujourd’hui, « c’est plus difficile ».

« Comment voulez-vous qu’on continue à discuter après ce procès ? » s’emporte Fetison Andrianirina, porte-parole de la mouvance Ravalomanana. Depuis son exil sud-africain, ce dernier a dénoncé un verdict « stupide ». Il réclame toujours une enquête internationale indépendante. Son avocate Me Hanitra Razafimanantsoa évoque « un procès politique » qui a pour but « d’empêcher [Ravalomanana] de se présenter à la prochaine élection ».

Andry Rajoelina se défend de toute intervention du pouvoir politique sur la justice et assure qu’il « ne doit y avoir aucune relation entre ce verdict, la conjoncture politique et [l’] avancée vers des élections ». Difficile à croire : nul doute que l’amnistie des anciens présidents sera l’un des principaux enjeux des prochaines négociations.