Société

Shéhérazade et ses bourreaux

Mis à jour le 12 septembre 2010 à 13:20
Fawzia Zouari

Par Fawzia Zouari

Il était une fois une jolie dame qui échappa à la mort en tissant bout à bout des récits. Lesquels traversèrent les siècles et furent connus dans le monde entier. À tel point qu’on crut notre rescapée sortie définitivement d’affaire. C’était compter sans les Égyptiens, décidés à s’en prendre à notre héroïne, conteuse devant l’éternel et reine des imaginaires : j’ai nommé Shéhérazade.

Voila déjà vingt-cinq ans que, au Caire, on guerroie contre Les Mille et Une Nuits. Une première plainte contre le livre fut déposée en 1985 auprès de la police des mœurs pour « atteinte à la religion, propagande du vice et pornographie ». Rebelote en juin dernier. Cette fois, c’est une association dite d’« avocats sans frontières » – sauf celle de la bêtise semble-t-il – qui, ne reconnaissant que le ciel pour tribunal, appelle au meurtre de Shéhérazade et à la condamnation de ses fans, dont le romancier Jamal al-Ghitani. La justice égyptienne a débouté les plaignants, fort heureusement, au motif que Les Nuits font partie de la littérature populaire et que l’auteur – qui c’est, en fait ? – n’a sans doute pas voulu provoquer la pudeur des musulmans actuels : il ne les connaissait pas.

Personnellement, je ne comprends pas pourquoi les Égyptiens, plus que les autres Arabes, en veulent à Shéhérazade, alors qu’elle est au patrimoine islamique ce que Néfertiti est au patrimoine pharaonique. Ils préféreraient Néfertiti à Shéhérazade, les Égyptiens ? Gare ! Ce n’est pas très musulman… Je ne saisis pas, non plus, pourquoi les hommes en veulent à une femme qui a passé son temps à amuser la gent masculine. Qui a filé aux messieurs un tas de tuyaux sur les femmes. Bon, elle parle cru, et alors ? À ce propos, il paraît que les plaignants ont proposé de retirer leur plainte à condition qu’on ôte « les mots ayant rapport au sexe ». Pourquoi ? Ils n’ont pas de sexe, les barbus ? Les musulmans seraient-ils devenus des vierges effarouchées ? Et pourquoi feignent-ils d’ignorer, ces gardiens de l’ascétisme de façade, que, dans le privé, leurs pauvres épouses ne cessent de jouer aux Shéhérazade pour les dissuader de prendre d’autres compagnes ?* Pourquoi ne veulent-ils pas reconnaître qu’ils n’ont pas encore inventé une œuvre de nature à aussi bien disposer l’Occident à l’égard de l’islam ? Que, pour l’Européen, entre Ben Laden et Shéhérazade, il n’y a pas photo ?

La justice égyptienne a invoqué également qu’on ne peut admettre une « censure tardive ». Voilà, en effet, des lustres que les contes se vendent sans tracas et que Shéhérazade se promène tête nue en public. Il semble que les ancêtres des mahométans aient eu une intelligence et une liberté plus grandes que celles de leurs descendants. Lesquels ont remplacé Les Mille et Une Nuits par « les châtiments de la tombe »… Moi je dis, c’est justement aujourd’hui qu’il faut rééditer Les Nuits et cloner ­Shéhérazade. Afin de sauver nos peuples de la déprime. Avis aux Shéhérazade qui s’ignorent…

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* Cf. Sex and the Medina, de Leïla B., Plon, 2010, 258 pages, 18,90 euros.