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Politique

Jean-François Bayart : « Français et Américains se trompent de stratégie »

Jean-François Bayart est directeur de recherche au CNRS. © D.R.

Craignant un scénario à la somalienne au Sahel, le chercheur français spécialiste du monde musulman et de l’Afrique pointe les limites de la lutte contre le terrorisme lancée par l’Occident.

JEUNE AFRIQUE : Vous estimez que la France et les États-Unis sont en train d’alimenter ce qu’ils cherchent à endiguer en optant pour une réponse militaire à la menace d’Al-Qaïda au Sahel. Pourquoi ?

JEAN-FRANÇOIS BAYART : En gonflant la menace d’Al-Qaïda au Sahel, on risque de lui conférer une légitimité encore plus redoutable qu’actuellement. Par ailleurs, on court le danger de cimenter l’alliance d’Aqmi avec les Touaregs, qui n’est pour l’instant que circonstancielle et de type commercial. Et puis on est en passe d’affaiblir les États de la région en les transformant en marionnettes, prises entre l’enclume de leur société et le marteau de l’Occident. En fait, on commet au Sahel la même erreur qu’en Somalie, où l’intervention américaine a contribué à légitimer les Shebab. Pour toutes ces raisons, la stratégie dans laquelle nous nous engageons est mauvaise. Et, militairement, nous allons droit à l’échec car ces mouvements ont une capacité de résistance qu’il ne faut pas sous-estimer. Les précédents de l’Afghanistan et de la Somalie devraient nous alerter. 

En Somalie justement, fallait-il laisser les Tribunaux islamiques au pouvoir à Mogadiscio en 2006 ?

La politique, c’est l’art du possible. Il faut admettre qu’il y a parfois des situations pour lesquelles les moyens d’action sont très limités. Laisser les Shebab au pouvoir à Mogadiscio, c’était les amener à s’engluer eux-mêmes dans une situation qu’ils auraient eu beaucoup de peine à gérer.

Mais les risques sont énormes. Les talibans en Afghanistan ont permis à Al-Qaïda de prospérer…

Il y a d’autres méthodes que l’intervention militaire stricto sensu. Il aurait été possible par exemple de dissocier les talibans d’Al-Qaïda, mais les Américains se sont privés du levier iranien, alors que Téhéran était sur une ligne antitalibans. Des cartes politiques n’ont pas été jouées ou ont été mal jouées. Même chose avec la Somalie lorsque Washington a placé les Shebab sur la liste des soutiens à Al-Qaïda, ce qui était à l’époque complètement faux. Résultat, les Shebab font à présent figure de champions du nationalisme avant d’être les héros de l’islamisme. C’est le fond du problème.

On risque de provoquer la même réaction en Afrique de l’Ouest en fournissant une rente anti-impérialiste et nationaliste à une mouvance radicale embryonnaire, mal organisée, ne comprenant que 300 à 400 combattants, mais qui, à terme, est en mesure de prospérer sur des frustrations sociales.


Deux bombes tuent 76 personnes, le 11 juillet 2010, à Kampala.
© AFP

À cette menace islamiste, les réponses doivent donc être politiques…

Oui. Les leviers existent mais ils supposent du doigté et une approche autrement plus fine que ces grands mots-valises comme la « guerre contre le terrorisme ». D’abord, on peut discuter avec Aqmi. La France l’a fait pour obtenir la libération de Pierre Camatte, et, récemment, l’Espagne a suivi la même stratégie pour ses deux otages. Et puis on peut assécher ces groupes terroristes et les isoler en commençant d’abord par réintégrer les Touaregs dans le jeu politique. Le Mali y était parvenu dans les années 1990. Il faut reprendre ce travail politique et donner des gages aux sociétés touarègues.

Malheureusement, plutôt que d’inciter nos partenaires subsahariens à inventer des réponses politiques, la France les pousse – et parfois à leurs corps défendant, comme au Mali – vers une option militaire. Alors que, dans le même temps, nos propres politiques publiques créent des rentes dont profitent les groupes terroristes.

Vous faites allusion aux filières mafieuses d’immigration clandestine alimentées par la fermeture des frontières européennes…

Pas seulement. Sur l’immigration, en effet, mais aussi sur la drogue, l’Europe mène deux politiques de prohibition qui donnent de la valeur aux trafics. Résultat : on favorise l’éclosion d’une économie criminelle et, au Sahara, on voit ainsi des réseaux s’articuler les uns les autres : chamelles, cigarettes, drogues et êtres humains…

Il y a une imbrication extraordinaire entre les politiques publiques du Nord, les stratégies de pouvoir des gouvernements africains et les systèmes d’accumulation de richesses des réseaux criminels. Un nœud de serpent est en train de se constituer. De ce point de vue, la situation au Sahel est encore plus dangereuse qu’en Somalie et les erreurs seront plus fatales. Je ne dis pas que la solution est simple, mais il est certain que la stratégie actuelle conduit à allumer la mèche au lieu de la couper en de multiples petits morceaux.

Sur le terrain religieux, Aqmi constitue-t-il une menace en Afrique de l’Ouest, où traditionnellement l’islam est tolérant ?

Je voudrais d’abord rappeler un précédent historique. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la France s’était déjà amusée à se faire peur dans la région. On craignait une prétendue guerre sainte que le sultan ottoman était censé déclencher. Des administrateurs coloniaux clairvoyants ont démontré que cette paranoïa était hors de propos et que les chefs mourides ou tidjanes avaient, par exemple, plus à faire avec la République laïque française qu’avec le calife ottoman. Ce pari a été gagné au-delà de toute espérance.

Il n’empêche, il y a bien une progression du fondamentalisme musulman qui peut parfois verser dans la violence. C’est notamment le cas dans le nord du Nigeria…

Un islam « réformé » aux inspirations dites wahhabites progresse en effet aux dépens des confréries traditionnelles dans le nord du pays. Et, dans le Sud chrétien, c’est le pentecôtisme qui a le vent en poupe. Si ce renouvellement de la question religieuse n’est pas mécaniquement voué à se radicaliser, il faut reconnaître que les grands appareils religieux sont déstabilisés et débordés de l’intérieur. Ce double réveil crée une tension dont on voit les effets lors de violences interreligieuses à intervalles réguliers.

Pour prévenir les risques de violence, il est plus judicieux de reconnaître politiquement cette nouvelle expression religieuse. Comme une éponge, elle absorbera alors les tentations de la lutte armée et cette légitimation entraînera l’émergence d’un establishment hostile à la violence.

Mais c’est déjà le cas dans les pays du Sahel, où l’islam est florissant, reconnu…

C’est bien la raison pour laquelle l’islam n’est pas politiquement dangereux, car il est intégré et coopté dans le fonctionnement des États. Mais si on enclenche des processus de stigmatisation, on va braquer les croyants. Pour dévaluer la rente idéologique d’Al-Qaïda, il faut reconnaître l’expression politique de l’islam. C’est ce que fait le Maroc avec beaucoup de tact. Le PJD désamorce la tentation islamiste radicale. C’est la solution.

Oui mais, même sous contrôle, ce retour au fondamentalisme est parfois synonyme d’obscurantisme, d’atteinte aux libertés individuelles et de recul sur la condition des femmes…

Au même titre que le fondamentalisme chrétien. Et cela ne se règle certainement pas avec un tapis de bombes.

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Dernier livre paru : L’Islam républicain, Ankara, Téhéran, Dakar, Albin Michel, 432 pages, 24 euros.

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