Politique

La guerre des Coulibaly

Amadou Gon Coulibaly (à g.), Issa Malick Coulibaly (à dr.) et leur ancêtre commun Péléforo Gbon © D.R.

Depuis cinquante ans, les membres de la famille se disputent le contrôle de Korhogo. Ministres ou directeurs de campagne, ils ont su se placer au sommet de l’État. Entre coups bas et ralliements, chronique de la guerre des Coulibaly qui prend les airs d’un "Dallas" à l’ivoirienne.

L’un est le directeur de campagne du chef de l’État, Laurent Gbagbo. L’autre est celui du leader du Rassemblement des républicains (RDR), Alassane Ouattara. Le premier, Issa Malick Coulibaly, est l’oncle du second, Amadou Gon Coulibaly. Et tous deux descendent d’une grande famille qui a fondé Korhogo au XVIIIe siècle et qui, depuis, règne sur la région.

C’est aujourd’hui Amadou Gon qui, à 51 ans, administre la grande ville du Nord. Libéré, depuis février, de l’obligation de réserve à laquelle il était tenu en tant que ministre de l’Agriculture, il ne manque pas une occasion d’égratigner son aîné. Il lui reproche de « déshonorer la famille » et l’accuse, lui, le nordiste que le président ivoirien a choisi pour diriger sa campagne en octobre 2009, de trahison. Issa Malick, 57 ans, rend coup pour coup et conteste le bilan de son neveu à la tête de la mairie.

Sur le terrain, les partisans de l’un et de l’autre ne rêvent que d’en venir aux mains. En février, le domicile d’Issa Malick a été saccagé. Mi-juin, une contre-manifestation qui devait être organisée lors d’un de ses meetings a été évitée de justesse.

L’ami Houphouët

À Korhogo, le nom de Coulibaly suscite respect et considération, mais ce nouvel épisode de la guéguerre familiale n’a surpris personne. « Depuis 1962 et le décès du patriarche de la famille, Péléforo Gbon Coulibaly, ses descendants se déchirent pour le contrôle de la ville et de la région », explique Silué Kanigui Brahima, journaliste au quotidien Notre voie.

Tout commence dans les années 1940. Péléforo est à l’époque un chef coutumier de la région de Korhogo. Félix Houphouët-Boigny n’est pas encore président mais dirige le Syndicat agricole africain et se bat contre le travail forcé. Une solide amitié unit les deux hommes, et quand Houphouët doit fuir la répression coloniale, c’est dans la famille de Péléforo qu’il trouve refuge.

À l’indépendance, en 1960, Houphouët accède au sommet de l’État et fait de Péléforo son allié au Nord. Quand celui-ci décède, deux ans plus tard, c’est tout naturellement parmi ses héritiers que le président ivoirien va chercher de nouveaux soutiens. Trois d’entre eux marqueront l’histoire de la famille Coulibaly : Béma, Lanciné Gon et Amadou Gon (grand-père de l’actuel directeur de campagne d’Alassane Ouattara). Trois fils, parmi la nombreuse descendance de Péléforo, qui vont se disputer l’héritage politique sans que Houphouët parvienne à les ramener à la raison.

Voir l’arbre généalogique simplifié des Coulibaly

Les années passent. Les Coulibaly ont encore gagné en influence quand, dans les années 1980, le chef de l’État lance « la démocratie plurielle », permettant à plusieurs candidats du parti unique (le Parti démocratique de Côte d’Ivoire – PDCI) de s’affronter pour la même élection locale. Pour les Coulibaly, c’est le début de la fin. Lanciné Gon, fils de Péléforo, et son neveu Gbonblé, s’affrontent alors pour le contrôle de Korhogo. La bataille est rude, et les disputes familiales mémorables. Au sein des Coulibaly, des couples iront jusqu’à se déchirer. Mais c’est Lanciné Gon qui finit par l’emporter.

L’avènement du multipartisme, au début des années 1990, n’arrange rien. Lanciné Gon rend sa carte du PDCI pour rejoindre le Front populaire ivoirien (FPI) du camarade Gbagbo, qui veut porter son message socialiste dans le nord du pays. L’ancien parti unique réagit en activant la candidature d’un autre neveu de Lanciné Gon, l’influent Kassoum, qui préside le Syndicat national des transporteurs de Côte d’Ivoire. Kassoum ne recule devant rien. L’arme au poing et accompagné de gros bras, il va jusqu’à empêcher la tenue d’un meeting du FPI. Il y gagnera le sobriquet de « pistolero du Nord ».

Drainer les voix du nord

Et le mélodrame familial est loin d’être terminé. Lors des élections législatives de novembre 1995, un arrière-petit-fils de Péléforo se jette à son tour dans la bataille. Amadou Gon (fils de Gbonblé) a rejoint le RDR à sa création, un an plus tôt, et décide de déloger Kassoum de son poste de député-maire. Le vieux militant du PDCI s’insurge contre l’impertinent, mais le jeune ingénieur des travaux publics fait montre d’un réel talent de bretteur et finit par l’emporter.

Les années suivantes, et grâce à Amadou Gon, le RDR ne cesse de gagner du terrain dans le Nord. De bons résultats qui lui permettent de monter dans l’appareil du parti jusqu’à en devenir le secrétaire général adjoint.

Kassoum a perdu la mairie mais récupère son siège de député, en 2001, au terme d’un scrutin boycotté par le RDR, dont Amadou Gon aurait dû porter les couleurs. Kassoum reste au PDCI mais se rapproche de Laurent Gbagbo. C’est d’ailleurs lui qui lui présente, en 2008, son cousin Issa Malick : « Tout ce que vous ferez pour lui, ce sera comme si vous le faisiez pour moi », confie Kassoum au chef de l’État.

Trois mois plus tard, Gbagbo nomme Issa Malick au poste de directeur adjoint de cabinet à la présidence. Il voit en lui l’homme idéal pour drainer les suffrages du Nord, réputé fidèle à Alassane Ouattara. Mais la reconquête est difficile pour Issa Malick, entre-temps devenu – et à la surprise générale – directeur de campagne du chef de l’État. Il cherche des soutiens au sein de sa propre famille et rallie à sa cause plusieurs leaders du Nord, dont l’ancien directeur de l’Union régionale des entreprises coopératives de la zone des savanes de Côte d’Ivoire, Soro Seydou. Fort des moyens du camp présidentiel, Issa Malick sillonne la zone, inaugure des tronçons routiers, offre des motos aux jeunes et amène l’eau dans les villages… Soro Seydou en est convaincu : grâce à Issa Malick, le FPI est en train de faire son nid sur les terres du RDR. « Prenez leur argent mais gardez vos convictions le jour du vote », répond-on dans le parti d’Alassane Ouattara, persuadé que jamais les électeurs ne basculeront dans le camp du président Gbagbo.

Conscient du danger, Amadou Gon se montre néanmoins beaucoup plus présent dans sa mairie. Il lui arrive de croiser son oncle à l’occasion de deuils familiaux ou pour l’Aïd el-Kébir. Les deux hommes se disputent alors le droit ou le temps de parole. Dans le prolongement des luttes de leurs aînés, leur combat politique les éloigne l’un de l’autre, mais l’on reste courtois à chaque rencontre. « Avant, on se faisait la bise, résume Amadou Gon. Maintenant, on se serre la main. » 

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