Diplomatie

Bataille navale en mer de Chine

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Un bateau de pêche taïwainais pris en chasse par les garde-côtes japonais près des îles Senkaku

Un bateau de pêche taïwainais pris en chasse par les garde-côtes japonais près des îles Senkaku © AFP

Pour s’assurer le contrôle des îlots et récifs coralliens de la mer de Chine méridionale – voie maritime stratégique qui recèle de surcroît d’immenses réserves d’hydrocarbures –, Pékin ne recule devant rien. Au grand dam des autres pays riverains.

« Jamais nous ne permettrons à d’autres de venir ronfler près de nos lits. » L’avertissement est célèbre. Il fut lancé par l’empereur Taizu (960-976), fondateur de la dynastie des Song, à l’adresse des ennemis de la Chine. Puis repris, un millénaire plus tard, par Mao Zedong. Fin juillet, dans le Quotidien du peuple (en ligne), le général Luo Yan, de l’Académie des sciences militaires, y a eu recours à son tour. Pour dénoncer les récentes manœuvres navales américano-sud-coréennes en mer du Japon. Robert Gates, le secrétaire américain à la Défense, et Kim Tae-young, son homologue sud-coréen, avaient pourtant été très clairs : ces exercices constituaient un message exclusivement destiné à la Corée du Nord. Après le naufrage de la corvette sud-coréenne Cheonan*, il s’agissait de faire comprendre à Pyongyang que « son comportement agressif devait cesser ». Mais pas question pour la Chine de tolérer à ses portes une telle démonstration de force de la flotte américaine. Elle a aussitôt répliqué en organisant ses propres manœuvres en mer du Japon.

Conséquence de l’émergence de la puissance navale chinoise, cette rivalité, habilement attisée par Pyongyang, n’est pas nouvelle. En mars 2009, déjà, un incident avait opposé le navire de surveillance américain Impeccable à la flotte chinoise au large de Hainan. L’île méridionale abrite en effet une base de sous-marins nucléaires et sera bientôt le site de lancement des fusées chinoises.

50 000 navires par an

Si, au cours des deux derniers siècles, la Chine, en raison de la suprématie européenne, puis nippone, n’a pas été en mesure de faire respecter ses droits dans ses eaux territoriales, elle entend bien aujourd’hui être la seule à pouvoir accéder à sa zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles marins, telle que définie par la convention de Montego Bay (1982), que ce soit en mer de Chine méridionale ou à l’Est. Les tensions avec le Japon concernent l’atoll d’Okinotori, les champs pétrolifères et la réserve de gaz de Chunxiao [Shirakaba], ainsi que les îles Diaoyu [Senkaku], entre Taiwan et Okinawa. La collision le 8 septembre entre deux patrouilleurs nippons et un navire de pêche chinois au large de l’île de Kuba n’est pas le premier incident de ce type : on en recense une demi-douzaine depuis le début de l’année.

Comme l’attestent les illustrations des manuels scolaires, les autorités considèrent que « ce qui a appartenu une fois à la Chine lui appartient pour toujours ». Or le commerce extérieur chinois dépendant à 90 % de l’acheminement des marchandises par voie maritime, la mer de Chine méridionale constitue un véritable cordon ombilical. Depuis 2007, la zone est officiellement désignée comme « d’intérêt vital », au même titre que le Tibet, la province du Xinjiang et Taiwan. Ses 3,5 millions de km2, entre l’extrémité de la péninsule malaise et le détroit de Taiwan, sont sillonnés chaque année par plus de cinquante mille navires. Soit trois fois le trafic du canal de Panamá et deux fois celui du canal de Suez.

La mer de Chine méridionale recèle en outre d’abondantes ressources naturelles : métaux divers et hydrocarbures, sans parler de la pêche. Ces réserves offshore sont devenues de réels enjeux, chaque pays riverain s’efforçant de faire respecter sa propre ZEE et d’en sécuriser l’accès.

Au cœur de cette âpre polémique, qui concerne neuf pays (Chine, Taiwan, Philippines, Malaisie, Brunei, Indonésie, Thaïlande, Cambodge et Vietnam), deux groupes d’îles – les Spratly et les Paracel – sont régulièrement le théâtre de conflits et d’annexions « sauvages ». En 1995, par exemple, la Chine a repris aux Philippines l’îlot Mischief Reef, dans les Spratly. En 1974, les Paracel sont passées sous contrôle chinois, après une bataille navale avec le Vietnam. La Chine y a aujourd’hui installé une base militaire avec un aéroport capable d’accueillir des avions de combat SU-30.

Voir notre inforgraphie "les îlots de la discorde"

En dépit de son soutien au Nord-Vietnam pendant la seconde guerre d’Indochine et de relations qui ne cessent de s’améliorer, c’est avant tout au Vietnam que s’oppose la Chine dans la région. En 1988, les Spratly ont ainsi été le théâtre d’un violent affrontement remporté par la Chine. Depuis, malgré les efforts de Hanoi, cette dernière ne cesse, d’île en île, de gagner du terrain.

Manne miraculeuse

Les Spratly sont constituées de 100 à 230 îlots, récifs coralliens et simples rochers. Leur superficie totale est de 5 km2, atomisée sur plus de 250 000 km2 de mer. De 1945 à 1950, elles furent occupées par les troupes nationalistes chinoises. Mais, à l’exception d’Itu Aba, aux mains de Taiwan, qui y a construit une piste d’atterrissage et y maintient une garnison militaire, elles ne furent attribuées à aucun pays par le traité de paix de San Francisco, en 1952. Les Spratly sont donc aujourd’hui revendiquées par les six nations riveraines. Cette galaxie de rocs déchiquetés, inhabités, impropres à la culture et régulièrement recouverts par les flots n’aurait guère d’intérêt si elle ne se situait sur l’une des plateformes continentales les plus riches du monde : ses réserves d’hydrocarbures sont estimées à 17,7 milliards de tonnes. Une manne que la Chine, dont les besoins énergétiques ne cessent de croître, a bien l’intention d’exploiter.

Dans cette partie d’échecs en pleine mer aux allures de jeu de dupes, Pékin, suivant une stratégie éprouvée de sanctuarisation et d’interdiction, ne recule devant aucun moyen, militaire, diplomatique ou administratif.

En 1991, dans le cadre de la normalisation de leurs relations, la Chine a proposé au Vietnam que les richesses de la mer de Chine méridionale soient exploitées conjointement par les pays présents dans les divers archipels. Une promesse restée lettre morte, mais réitérée en 2002 avec la signature d’un accord de « bonne conduite » avec les autres membres de l’Asean (Association des nations du Sud-Est asiatique). Des marques officielles de bonne volonté systématiquement contredites par les faits. En 2007, la Chine a ainsi créé, au grand dam du Vietnam, qui crie au viol de sa souveraineté territoriale, une nouvelle unité administrative, la municipalité de Sansha, les « trois sables », d’après le nom chinois des trois archipels de facto intégrés à la province de Hainan : les Spratly (au sud), les Paracel (au nord) et Macclesfield Bank (dans les îles Zhongsha, au nord).

Ambitions masquées

Enfin, quand il le faut, la Chine n’hésite pas à recourir à la ruse. Au printemps, elle a annoncé son interdiction annuelle de pêcher dans les zones contestées, ce qui, à l’évidence, était une manière de camoufler ses ambitions territoriales. En mer de Chine, les bateaux de pêche chinois sont de couleur blanche, et les navires de guerre de couleur grise. Le stratagème le plus simple vaut parfois mieux que la technique : il suffit de repeindre en blanc navires de guerre et bateaux de surveillance gris, et le tour est joué.

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* Une enquête internationale ordonnée par les Sud-Coréens a établi la responsabilité de la Corée du Nord dans le naufrage. Mais les résultats d’une expertise russe, en juin, indiquent qu’une mine emprisonnée dans les filets de la corvette, et non une torpille, serait à l’origine du drame (43 victimes sud-coréennes).

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