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Deux projets français s’affrontent au Sénégal (suite)

L’enquête parue dans Jeune Afrique le 29 août a suscité les réactions de deux acteurs impliqués, de près ou de loin, dans la création de centres de formation.

Mis à jour le 23 septembre 2010 à 12:15

L’article de J.A. intitulé « Deux projets français s’affrontent au Sénégal », a suscité les réactions de deux des protagonistes, Jean-Christophe Rufin, ex-ambassadeur de France à Dakar, et Michel Rousseau, président de la Fondation Concorde. Ils ont fait valoir leurs droits de réponse respectifs.

L’enquête sur les projets de centres de formation professionnelle au Sénégal (financés entièrement ou en partie par la France) avait pour objectif de présenter de manière impartiale leur contenu, tout en relatant, avec le même souci d’équilibre, les intérêts politiques dont ils relèvent. D’un côté, le programme de l’Agence française de développement (AFD), qui travaille depuis 2005 en collaboration avec les professionnels locaux, et, de l’autre, celui de la Fondation Concorde, financé en partie par des industriels privés français et lancé en 2008.

Cet article ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre dossier. Tout au plus met-il en exergue certaines interrogations de différents acteurs sur leur pertinence. Ces droits de réponse apportent des clés de compréhension supplémentaires. Et malgré les accusations d’« imprécisions graves », d’informations et de propos « inexacts », voire « scandaleux », Jeune Afrique maintient l’ensemble des éléments recueillis lors de cette enquête.


Jean-Christophe Rufin, Écrivain, ancien ambassadeur de France à Dakar

« On ne s’oppose pas impunément à la Françafrique… Les attaques des responsables de la Fondation Concorde ne m’ont pas surpris. Je n’aurais pas pris la peine d’y répondre si cette affaire n’était pas emblématique des difficultés que rencontre un ambassadeur qui veut agir conformément à quelques principes moraux et protéger les deniers publics.

Résumons l’affaire. En 2007, le tout jeune ministère de l’Immigration se voit doté d’un budget de coopération, appelé codéveloppement puis développement solidaire. Patrick Stefanini, son secrétaire général, se démène pour trouver des projets à financer. Pour épuiser les crédits qu’il a obtenus de haute lutte, les petits projets habituels menés par des migrants sont insuffisants. C’est alors que la Fondation Concorde apparaît avec un gros programme public-privé de formation professionnelle au Sénégal.

Cette fondation est un think-tank politique proche du RPR [devenu UMP, NDLR] dont Patrick Stefanini a été secrétaire général. Elle n’a aucune expérience de coopération à l’étranger, mais obtient un engagement du ministère de 1 million d’euros, avec versement immédiat de 500 000 euros. Son représentant au Sénégal est Jean-Pierre Pierre-Bloch, proche du président Abdoulaye Wade, dont il assure la communication pendant les campagnes présidentielles. Le président manifeste son intérêt, et un terrain est mis à disposition de la fondation.

Très vite, de nombreuses questions surgissent. Pourquoi ce projet ne tient-il aucun compte du plan national pour la formation professionnelle, appuyé par l’AFD, avec le concours, notamment, de la Fédération française du bâtiment ? D’autres pays sont très actifs dans ce domaine, tout spécialement à Saint-Louis, là où la fondation veut installer son centre. Pourquoi les promoteurs du projet se sont-ils fait concéder plus de 100 ha en bord de mer ? C’est largement trop pour un campus, et des rumeurs d’opération immobilière commencent à circuler. Pourquoi le budget de fonctionnement du projet comporte-t-il d’aussi nombreux déplacements ? Un corps enseignant de qualité est disponible sur place dans ces matières.

Devant ces questions, Éric Besson [ministre de l’Immigration, NDLR], que j’ai alerté, demande un audit du projet. Un magistrat de la Cour des comptes rend un rapport extrêmement sévère. Aucun fond privé n’a été encore collecté et les plus grandes réserves sont émises par le ministère quant à la poursuite d’un tel projet. Finalement, les dirigeants de la fondation acceptent de tenir compte de ces critiques et amendent leur projet. Celui-ci est devenu plus modeste, complémentaire plus que concurrent des autres initiatives (au point qu’il est parfaitement ridicule de mettre ce petit projet sur le même plan que les grandes initiatives financées par l’AFD). C’est pourquoi j’ai finalement accepté de lui apporter publiquement mon soutien.

Les attaques que le président de la Fondation Concorde porte contre l’AFD et contre moi ne l’honorent pas. J’ai conscience, dans cette affaire, d’avoir contribué à éviter que ne soit édifié une fois de plus un de ces éléphants blancs de la coopération qui parsèment l’Afrique. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues pour le développement. À condition de bien vouloir apprendre et de rester modeste. »


Michel Rousseau, Président de la Fondation Concorde

« Nous avons relevé dans un article scandaleux curieusement intitulé “Deux projets français s’affrontent au Sénégal” un certain nombre de contre-vérités et d’imprécisions graves qui ont pour conséquences de jeter le discrédit sur le projet d’Université des métiers que nous développons à Saint-Louis. Votre article présente deux projets opposés dans leurs approches et menés sans concertation. S’il est indéniable que le mode de financement de notre projet – l’Université des métiers reposant sur un partenariat public-privé [mené par Concorde, développement éthique, formation internationale (CDEFI) et Concorde développement solidaire Sénégal (CDSO), juridiquement distinctes de la Fondation Concorde, NDLR] – implique des méthodes de management de projet sensiblement différentes, des contacts ont eu lieu au cours des deux dernières années au sein de l’AFD, à Paris et à Dakar.

Par ailleurs, nous nous sommes rapprochés, en 2009, de l’Unité de suivi et de coordination des projets (USCP) du ministère sénégalais de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle, cellule chargée du suivi des projets financés par l’AFD, et nous avons, sur leur conseil, créé, voici un an, un comité de pilotage des formations regroupant les professionnels des secteurs concernés. Les discussions avec l’USCP nous ont permis de faire des choix de formations complémentaires à celles développées au sein des centres sectoriels de l’AFD. Ainsi, par exemple, dans le secteur des BTP, l’Université des métiers s’orientera en priorité sur la formation de chefs d’équipe.

La particularité de l’Université des métiers de Saint-Louis sera de proposer des enseignements élaborés en étroite collaboration avec les professionnels. À titre d’exemple, nous réunissons régulièrement les entreprises du secteur des télécommunications (parmi lesquelles Alcatel, Sonatel et leurs sous-traitants) pour définir les besoins de demain et adapter les enseignements.

La question des raisons d’une implantation à Saint-Louis a maintes fois été soulevée. C’est parce qu’il y a un potentiel de développement économique inexploité dans la région de Saint-Louis que ce projet existe. C’est aussi pour lutter contre la surconcentration d’activités à Dakar que de tels projets doivent se développer dans d’autres régions du Sénégal.

Il est mentionné que S.E. Me Abdoulaye Wade a “proposé le titre d’Université des métiers”. En réalité, le projet d’Université des métiers est, à l’origine, une idée du président de la République du Sénégal. Le projet de CDEFI, initialement dénommé “Faculté des métiers”, et le sien ont naturellement fusionné au regard de leurs objectifs similaires.

Globalement, axer un article sur les prétendues querelles des promoteurs de deux projets qui contribueront tous deux, nous le souhaitons, à redonner de l’espoir à la jeunesse sénégalaise en lui offrant un avenir professionnel meilleur est éloigné de la réalité tout en étant destructeur pour les projets en cours.

Enfin, je n’ai jamais prononcé “Il a installé une véritable mafia” à propos de l’ancien ambassadeur de France à Dakar, Jean-Christophe Rufin. Me prêter ce propos est grave et inexact, comme de nombreux éléments de cet article. »