Politique

Le drame de l’aide publique au développement

L’auteur de « Apprends-nous plutôt à pêcher ! » agronome et banquier, explore les effets pervers de l’aide publique au développement.

Mis à jour le 20 septembre 2010 à 12:35
Jeune Afrique

Par Jeune Afrique

« En Afrique, les projets de lutte contre la pauvreté appauvrissent les populations ! » C’est une Sénégalaise de Saint-Louis qui œuvre inlassablement pour aider les femmes de la vallée du fleuve Sénégal à faire renaître l’agriculture de la région qui le dit. D’autres personnes se sont exprimées sur la question, en abondant dans le même sens, à l’instar de la Zambienne Dambisa Moyo, auteure de L’Aide fatale : Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique.

Pour sa part, un ancien secrétaire d’État français à la Coopération disait « ne pas avoir peur de dire aux Africains qu’on veut les aider, mais qu’on veut aussi que cela nous rapporte ». Quant à Dov Zerah, nouveau directeur de l’Agence française de développement (AFD), il affirmait le 29 juin dernier que « ce sont les entreprises et non les ONG qui doivent prendre toute leur place dans l’aide au développement ».

Priorité à l’autosuffisance alimentaire

Tout a donc été dit sur le constat d’échec de l’aide et sur le peu de chances de s’en sortir si l’on continue à refuser les leçons qu’on aurait dû en tirer. Jacques Diouf, le directeur général de la FAO, n’a cessé de clamer haut et fort que « nous ne sortirons de la famine qu’en aidant ces pays [en développement, NDLR] à assurer en priorité leur autosuffisance alimentaire ».

Or, au lieu de le faire en commençant par le développement de leur secteur primaire, ce qui permettrait aux populations de vivre dignement, nous recherchons des marchés susceptibles d’assurer notre précieuse et sacro-sainte croissance. Nous recherchons, au travers de l’immigration prétendument choisie, une main-d’œuvre pour des tâches que nous ne voulons plus accomplir.

Nous incitons nos partenaires, en nous cachant, au besoin, derrière le commerce dit « équitable », à faire de l’agriculture industrielle en prétendant – imbécillité suprême ! – qu’ils auront les devises nécessaires à l’achat de leur nourriture chez nous. Mais nous leur faisons comprendre en prime que notre aide à leur développement doit avant toute chose nous être bénéfique. Pendant des décennies, nous avons tenté de mettre en place des outils de développement, de financement notamment, qui ont fait la preuve de leur inefficacité et accentué pauvreté et famine dans les pays que nous entendions aider.

Ce furent les funestes « ajustements structurels » imposés par la Banque mondiale, qui, pour simplifier, consistaient à pousser les pays à une indépendance et à une autonomie financières. Il fallait pour cela se procurer des devises grâce aux cultures industrielles exportées, alors que le niveau prioritaire d’autosuffisance alimentaire n’avait pas été atteint.

Syndrome du thermostat

Le résultat fut qu’il était impossible d’importer les ressources alimentaires de base en raison de la modicité des devises obtenues dans le cadre d’une Organisation mondiale du commerce (OMC) qui assassine les plus faibles. La Banque mondiale, dans cette phase, avait rejeté violemment le modèle d’organisation coopérative du secteur agricole, et notamment la toute première étape de ce modèle, remise à l’honneur par Muhammad Yunus : la microfinance.

Cette institution et les organismes de distribution de l’aide publique au développement, affligés du syndrome du thermostat, qui fait qu’en matière de pensée nous agissons comme avec cet appareil dont nous ne connaissons que les positions extrêmes, revenaient brutalement dans une deuxième phase à Muhammad Yunus, à sa Grameen Bank et à la microfinance sans qu’on puisse s’imaginer que cette toute première étape d’un modèle millénaire allait bien vite être dépassée.

Ce n’est pas parce que le merveilleux outil de la coopérative est révolu ou n’a plus lieu d’être chez nous que nous devons en rejeter l’utilisation dans les agricultures émergentes, ou en rester à ses toutes premières étapes, comme nous nous obstinons à le faire avec la microfinance. C’est cet outil qui, dépassant très vite le premier stade de la microfinance, a permis, il y a plus d’un siècle, à nos agricultures de connaître le développement que l’on sait, alors qu’elles étaient dans la situation de celles que nous prétendons aider. « Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson », disait le Chinois Confucius. Il avait raison.