Politique

Ziyad Clot : « Les négociations israélo-palestiniennes sont une farce »

Le gel de la colonisation israélienne, décidée en novembre 2009, a pris fin dimanche soir à minuit alors que l’Autorité palestinienne avait fait de sa reconduction une condition de la poursuite des négociations. Cette nouvelle déception n’est pas étonnante pour le Franco-Palestinien Ziyad Clot ancien responsable du dossier des réfugiés palestiniens lors du processus d’Annapolis. Il publie un livre témoignage en forme de journal d’une désillusion.

Mis à jour le 27 septembre 2010 à 11:45

Né en 1977, Ziyad Clot est un Franco-Palestinien qui a vécu entre Paris, l’Égypte et le Golfe. En septembre 2007, il voyage pour la première fois en Israël, la terre où sa mère est née, soixante ans auparavant. Avocat de son état, il est recruté par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en tant que conseiller juridique chargé du dossier des réfugiés au sein de la Negotiations Support Unit (NSU), à Ramallah. Son livre, Il n’y aura pas d’État palestinien (Max Milo), qui est sorti le 23 septembre, est le récit d’un témoin privilégié du processus d’Annapolis, lancé en novembre 2007 à l’initiative notamment de George W. Bush.

__

Jeune Afrique : Votre récit a la forme d’un journal de bord. Pourquoi ce parti pris de la subjectivité, mêlant récits du quotidien et analyse politique ?

Ziyad Clot : Je ne voulais pas me cacher derrière une pseudo-neutralité, mais raconter une expérience personnelle, qui est celle de la recherche de mes racines. On ne peut pas échapper à la dimension émotionnelle de ce conflit. Vivre dans un pays occupé, être humilié aux check-points, ça ne peut pas laisser indifférent. Et puis je me suis dit qu’il y avait des centaines d’essais très fouillés sur le conflit israélo-palestinien mais finalement peu de témoignages côté palestinien.

Le ton du livre est très sombre. C’est un peu le journal d’une désillusion ?

Oui, totalement. Plus j’entrais dans la négociation et plus je me rendais compte que tout cela n’était qu’une farce et que le processus de paix ne menait à rien. Finalement, c’est juste un processus très coûteux qui élude les réalités sur le terrain, à savoir la colonisation à Jérusalem-Est, le blocus de Gaza, les problèmes quotidiens de la population.

Est-ce à dire que négocier ne sert à rien ?

Dans les conditions actuelles, oui. L’objet des négociations, c’est-à-dire la création d’un État palestinien viable, a disparu. Jérusalem-Est est quasiment devenu israélien, et la colonisation grignote les Territoires. De plus, le rapport de force au profit des Israéliens est tel que l’OLP n’a pas les moyens d’obtenir aujourd’hui un État dans les frontières de 1967 et de faire respecter le droit au retour des réfugiés. Le processus politique n’est qu’un écran de fumée qui engendre des désillusions et masque une situation d’apartheid.

Vous n’attendez donc rien de la reprise des négociations directes ou du rôle de Barack Obama ?

Obama ne changera strictement rien. Ses qualités font même qu’il est encore plus un problème. On n’attendait rien de Bush. Avec Obama et son discours du Caire, il y a eu un espoir de changement. Mais comme tout président américain, il doit composer avec la même situation intérieure et avec les lobbies pro-israéliens.

Les paramètres sont exactement les mêmes qu’à Annapolis : pas de négociations avec le Hamas et pas d’arrêt de la colonisation. En réalité, seuls les acteurs ont changé : on a Obama et Netanyahou à la place de Bush et Olmert.

Comment en êtes-vous arrivé à conclure qu’il n’y aurait pas d’État palestinien ?

Israël a intérêt à parquer la population palestinienne dans des enclaves, comme la Cisjordanie ou Gaza, plutôt que de voir naître un État binational dans lequel les Juifs seraient minoritaires. Ce serait la fin du rêve de l’État juif. Donc, si demain il devait y avoir un accord sur un État palestinien, cela se ferait sur le dos des réfugiés, dont Israël veut à tout prix empêcher le retour.

À vous lire, on a l’impression que les réfugiés sont les grands oubliés de ces négociations…

Absolument. Aujourd’hui, 70 % des Palestiniens vivent hors de Palestine, et il y a encore des milliers de gens dans les camps, au Liban et en Jordanie.

Les Israéliens ne comprennent pas la dimension identitaire et symbolique du problème des réfugiés. Eux-mêmes sont des réfugiés venus d’Europe centrale et de l’Est ou d’Afrique du Nord. Ils ont donc tendance à minimiser le problème. Sauf qu’eux ont un État, Israël, dans lequel ils ont pu s’installer et se reconstruire. Ce qui n’est pas le cas des Palestiniens.

Pour les Israéliens, la question des réfugiés est d’abord un problème humanitaire, qu’on peut confier aux organisations internationales et qu’on peut régler par des compensations financières. 

Vous brossez un portrait assez désastreux de l’OLP, qui accepte les compromissions, qui fait preuve de faiblesse…

Je n’ai pas voulu les accabler, mais il est vrai qu’ils n’ont plus beaucoup de cartes en main. Je respecte beaucoup certains d’entre eux, notamment Saeb Erekat, avec qui j’ai travaillé. Contrairement au Hamas, l’OLP a au moins fait le choix de la vie. Elle est prête à des compromis pour que les gens vivent mieux. Mais du coup, les Israéliens essaient d’en obtenir toujours pxlus.

La situation politique de l’OLP est par ailleurs ubuesque. Le mandat de Mahmoud Abbas a expiré depuis presque deux ans. Le peuple ne le suit plus et, au sein même du Fatah, les gens sont très divisés. L’Autorité palestinienne vit des subsides internationaux. Pour justifier cet argent, elle doit faire la preuve de sa volonté de négocier.

Vous semblez regretter que l’OLP mette tous ses œufs dans le panier américain. Pensez-vous que l’Europe devrait davantage s’impliquer ?

L’OLP fait la grave erreur de penser que les Américains sont ses meilleurs alliés. Les États-Unis seront toujours le premier soutien d’Israël. L’Europe ne peut sans doute pas peser de manière décisive, mais elle peut apporter au moins des financements. Je pense que, d’un point de vue stratégique, l’OLP aurait tout intérêt à diversifier ses soutiens et à aller voir du côté d’autres pays, comme le Brésil ou la Chine.

La réconciliation nationale avec le Hamas n’est plus un objectif pour l’OLP ?

Pour le moment, non, parce qu’Israël, les États-Unis et l’Union européenne refusent de négocier avec le Hamas. Soit l’OLP se réconcilie et s’isole durablement, soit elle continue les négociations et s’engage à éradiquer le Hamas de son territoire. L’OLP est dans une position très inconfortable car, par cette attitude, elle plombe l’avenir du nationalisme palestinien.

Comment voyez-vous l’avenir ?

La population palestinienne est là, et Israël doit faire avec. On est dans une situation d’apartheid, qui va devenir très difficile à gérer. J’ai d’ailleurs le sentiment, après l’opération Plomb durci et l’affaire de la flottille, qu’Israël jouit d’une moindre impunité et qu’il va devoir trouver des solutions.

Mon seul espoir, c’est l’associatif et la société civile palestinienne. Je n’attends pas grand-chose des gouvernements, mais les ONG peuvent mettre les dirigeants devant leurs responsabilités. 

L’avenir, c’est ce que vous appelez « Israëltine »…

On le sait peu, mais le courant favorable à un État binational a toujours existé. Je pense que la partition fait partie du problème et l’a même en partie engendré. Les Israéliens ont tout fait pour mettre sur pied un État juif. Ils ont expulsé et colonisé dans cet objectif.

Aujourd’hui, il faut être réaliste et regarder ce qui est faisable. C’est triste à dire, mais dans l’état actuel des choses, on ne peut pas construire d’État palestinien.

Les Israéliens sont beaucoup plus défavorables à un État binational que les Palestiniens. Pour ces derniers, il vaut mieux un seul État qu’un gruyère parsemé de check-points. Dans les sondages, l’État binational recueille entre 25 % et 35 % des suffrages palestiniens, alors qu’aucun parti ne le revendique.

Côté israélien, ce serait la fin de l’État juif. Mais, paradoxalement, ce sont les ultraorthodoxes et les plus à droite qui soutiennent un État unique dans lequel ils pourraient circuler librement et conserver leurs colonies. Il n’y a qu’à lire la récente tribune de l’ex-ministre israélien de la Défense Moshe Arens pour se convaincre que cette idée fait son chemin.