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Politique

Un colosse aux pieds d’argile

Goodluck Jonathan a pris les rênes du pouvoir en mai dernier. © Reuters

Elle est loin l’unité dont rêvaient, en octobre 1960, les pères de l’indépendance. En cinquante ans, le pays le plus peuplé – et l’un des plus riches – du continent a connu plus de coups d’État qu’aucun de ses voisins. Au point que le putsch a paru devenir, jusqu’à la fin des années 1990, l’unique mode de transmission du pouvoir. Rongé par la corruption, les rivalités ethniques et les antagonismes religieux, le Nigeria s’essaie aujourd’hui à la démocratie. Avec un succès tout relatif.

Tous deux sont vêtus de blanc. Elle, en robe cintrée, les mains gantées, un diadème retenant ses cheveux mi-longs. Lui, en boubou de cérémonie, le chef coiffé d’un turban. D’un même pas, ils rejoignent la tribune officielle puis se tournent vers le champ de course de Lagos. Silence. La princesse Alexandra, cousine et envoyée spéciale de la reine Élisabeth II, transmet la Constitution du Nigeria à Abubakar Tafawa Balewa, Premier ministre. Le Nigeria continuera de porter son nom colonial – trouvé par l’épouse du premier gouverneur, Frederick Lugard –, mais il est désormais un État souverain et indépendant.

Nous sommes le 1er octobre 1960. Quatre-vingt-dix-neuf ans auparavant, la couronne britannique plantait l’Union Jack sur la lagune, en plein royaume yorouba. Sur cette côte, la nature généreuse, favorisée par l’humidité, permet à un Royaume-Uni en pleine révolution industrielle de faire face à ses nouveaux besoins (notamment en huile de palme, pour graisser les machines textiles). L’empire va ensuite s’étendre vers le nord pour contrer l’avancée française, jusqu’à la frontière avec l’actuel Niger, en signant des pactes avec les émirs.

C’est de cette vaste région septentrionale – l’une des trois entités administratives que compte à l’époque le Nigeria, avec l’Est et l’Ouest – que vient l’homme au turban qui se tient debout à côté de la princesse Alexandra. Tafawa Balewa, musulman de l’ethnie haoussa-fulani, membre du Northern People’s Congress (NPC), a étudié à Londres. C’est en 1957, à la faveur d’une transmission progressive du pouvoir aux « autochtones », qu’il est devenu Premier ministre. En 1960, à ses compatriotes tout juste indépendants, il assure que « l’édifice nigérian repose sur des fondations solides ».

Journaliste, éduqué lui aussi à l’école occidentale (aux États-Unis), le héros du nationalisme nigérian Nnamdi Azikiwe (surnommé « Zik »), gouverneur général puis président lors de la proclamation de la République, en 1963, partage ce rêve d’un Nigeria uni, colossal et inébranlable.

Mais aujourd’hui encore, l’Histoire fait mentir les pères fondateurs. Cinquante ans après sa naissance, le Nigeria a beau être le pays le plus peuplé d’Afrique – 150 millions d’habitants – et figurer parmi les plus riches, grâce au pétrole, dont il est le premier producteur au sud du Sahara, il est aussi le pays aux mille fractures.

Les événements n’ont pas traîné. Premier coup d’État le 15 janvier 1966. Parmi d’autres, Tafawa Balewa sera assassiné. Les partis politiques seront interdits et des gouverneurs militaires nommés à la tête des trois régions. Prétexte avancé par le meneur, le général Johnson Aguiyi-Ironsi : éradiquer le tribalisme et la corruption. Mais l’argument ne suffit pas à cacher de forts relents ethniques. Quatre des cinq putschistes sont ibos, l’une des trois principales ethnies du pays, chrétienne et principalement implantée dans l’Est. La plupart des victimes sont, quant à elles, haoussas-fulanis, une ethnie musulmane majoritaire dans le Nord. « Pour beaucoup, le coup d’État était une conspiration ibo contre le Nord », écrivent les historiens Toyin Falola et Matthew M. Heaton dans A History of Nigeria.

Ressentiment

Une nouvelle fois, l’Histoire s’impatiente. Le deuxième coup d’État survient le 29 juillet 1966. Cette fois, c’est un Nordiste qui devient président et commandant suprême des armées : le lieutenant-colonel Yakubu Gowon, âgé de 31 ans.

Jusqu’en 1993, le coup d’État militaire restera le mode de transmission du pouvoir le plus courant. Au total, le pays en a connu six depuis l’indépendance, sans compter les tentatives manquées. Il faudra la crise cardiaque mortelle du général Sani Abacha, en juin 1998, pour que le Nigeria rompe avec la tradition.

La fragilité du pouvoir suprême provient de la méfiance réciproque entre Yoroubas, Ibos et Haoussas-Fulanis, que des trouvailles constitutionnelles successives n’ont jamais réussi à éteindre. En fait, le choix de la forme fédérale (le Nigeria compte aujourd’hui 36 États) n’a pas suffi à créer le sentiment d’un partage équitable du gâteau. La manifestation la plus spectaculaire de ce ressentiment est sans doute la guerre du Biafra.

Parmi les putschistes de janvier 1966, le colonel Ojukwu, ibo, devenu gouverneur militaire de la province de l’Est. En réaction aux massacres dont sont victimes les membres de son ethnie dans le Nord, et à un projet de réforme constitutionnelle qui menace d’affaiblir la région, Ojukwu proclame l’indépendance de la province et la rebaptise Biafra, le 30 mai 1967. Le gouvernement fédéral réagit par des interventions militaires et un blocus. Il impose au reste du Nigeria un changement de monnaie qui achève d’isoler le Biafra, qui, saigné à blanc, se rend le 12 janvier 1970. Plus de 1 million de personnes auront trouvé la mort.

Découvert en 1956, l’or noir est un autre nerf de la guerre. Quand il fait sécession, le Biafra est le coffre-fort du pays, avec 67 % des réserves pétrolières. Les Ibos n’entendent pas partager leur manne sans une contrepartie. Aujourd’hui, le Delta du Niger – où se situe l’ancien Biafra – est toujours secoué par la violence. Comme hier, les preneurs d’otages et autres fauteurs de troubles prétextent un meilleur partage des recettes tirées des hydrocarbures.

Un tour macabre

Le facteur religieux n’arrange rien. Au début des années 2000, l’adoption de la charia (la loi islamique) par douze États du Nord radicalise l’opposition avec le Sud. Des affrontements interreligieux entre des milices musulmanes et des milices chrétiennes émaillent la dernière décennie. Elles prennent un tour macabre, font parfois des centaines de victimes en quelques jours et jettent un cruel éclairage sur l’idéal d’unité nourri par les pères de l’indépendance.

La corruption, enfin, a accentué la défiance des citoyens à l’égard de l’État. En cinq ans de pouvoir, le général Sani Abacha aurait détourné 3 milliards de dollars, dont une partie a été placée dans des banques étrangères. Le pays est gangrené : à l’époque, le gouverneur de la Banque centrale possède à lui seul 37 résidences ! Vente de maisons qui ne sont pas à vendre, faux médicaments, essence trafiquée : au sein de la société, le « 419 » se généralise (419 étant le code légal utilisé pour classifier les fraudes) – y compris par internet. Hors de leurs frontières, de telles méthodes valent aux Nigérians une terrible réputation d’arnaqueurs.

L’activisme sur la scène internationale d’Olusegun Obasanjo, ancien général élu président en 1999 puis en 2003, corrige un peu cette image. Hier réputé comme un État sauvage et infréquentable, le Nigeria est aujourd’hui considéré comme une démocratie naissante. Mais une démocratie qui balbutie, comme en attestent les fraudes lors des dernières élections, en 2007. Les prochaines, annoncées pour janvier 2011, pourraient donner lieu à un nouvel affrontement entre le Nord et le Sud. Depuis la mort du président Umaru Yar’Adua, en mai dernier, les deux camps prétendent au pouvoir. Cinquante ans après les quelques minutes de grâce du 1er octobre 1960, dans le champ de course de Lagos, le Nigeria cherche toujours son équilibre. 

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