Cinéma

Mahamat-Saleh Haroun : « Le cinéma a besoin d’Afrique »

En mai 2010, à Paris. © Jacques Torrégano pour J.A.

À l’occasion de la sortie en salle, le 29 septembre, de "Un homme qui crie", le réalisateur tchadien revient sur le prix du jury qu’il a reçu à Cannes, la situation politique de son pays et l’avenir du septième art africain. Rencontre.

Il lui a suffi de tourner quatre films – Bye-Bye Africa, Abouna, Daratt et dernièrement Un homme qui crie – pour obtenir une notoriété internationale. Né en 1961 dans l’est du Tchad, à Abéché, Mahamat-Saleh Haroun a rejoint depuis mai dernier la très courte liste – Mohamed Lakhdar-Hamina en 1975, Souleymane Cissé en 1987, Idrissa Ouédraogo en 1990 – des cinéastes africains récompensés à Cannes. Prix du jury, Un homme qui crie, qui sort en salle le 29 septembre, raconte une histoire dramatique sur fond de guerre civile. Celle d’un ancien champion de natation tchadien qui, pour conserver son travail de maître nageur dans un grand hôtel de N’Djamena que viennent d’acquérir des Chinois, se résout à sacrifier son fils. Il l’envoie combattre au front, où il va périr. Une « trahison » dont il voudra se racheter, mais trop tard. L’occasion pour le cinéaste, avec un scénario évidemment plus complexe que ne le laisse apparaître ce résumé succinct, de démontrer une nouvelle fois son talent pour réaliser des films-fables, pleins de petites scènes inoubliables, qu’il réussit à hisser avec son style très sobre au rang des grandes tragédies.

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JEUNE AFRIQUE : Vous avez été primé à deux reprises à la prestigieuse Mostra­ de Venise. La reconnaissance de Cannes est-elle différente ?

MAHAMAT-SALEH HAROUN : La différence est énorme. Le festival de Cannes, c’est La Mecque du cinéma. Cette fois, la planète entière, et tout le monde au Tchad, était au courant de ce qui m’arrivait. Dès l’annonce de la sélection du film, j’ai reçu quantité de messages incroyables. Les morts se sont réveillés. Une de mes tantes qui vit au fin fond du Tchad, dans la région d’Abéché, que je n’ai pas vue depuis très longtemps, qui ne parle pas un mot de français et n’a pas le téléphone, a emprunté un portable à un voisin pour me faire savoir qu’elle avait versé des larmes de joie en apprenant que le film allait à Cannes !

Les gens étaient tellement contents et fiers que je me suis dit : voilà, c’est ce que je souhaitais depuis toujours. Faire du cinéma, même si on raconte un drame, c’est apporter de la joie, du bonheur. Comme celui que j’ai connu quand, à 9 ans, j’ai vu mon premier film. Un film indien avec une actrice dont je n’ai jamais oublié le beau sourire qu’on montrait en gros plan : j’ai cru pendant quelques secondes que ce sourire m’était adressé ! Cela a modifié mon existence.

À Cannes, j’ai pu mesurer à quel point il y avait une attente, un besoin d’Afrique extraordinaire. Pour le public comme pour les professionnels, qui étaient privés depuis treize ans de film africain en compétition pour la Palme d’or.

Une injustice pour le cinéma africain ?

Pourquoi ne pas faire confiance aux sélectionneurs du festival ?

Vos films évoquent souvent le thème du père et de ses défaillances. Qu’en pense le vôtre ?

Il a vu tous mes films, et nos relations sont paisibles. Son seul regret, pendant longtemps : que je n’aie pas fait médecine. Mais comme cela se passe bien du côté du cinéma, il n’a plus d’objection. Et pendant Cannes, il a vécu par procuration ce qui m’arrivait, puisque tout le monde passait chez lui à N’Djamena pour le féliciter, c’était la fête en permanence. Donc tout va bien. Je pense que je m’inspire plutôt d’autres pères.

Les pères sont aussi des figures métaphoriques qui évoquent les présidents africains et leurs insuffisances…

Sans doute. Cinquante ans après, qu’est devenu le rêve de liberté qui a nourri les indépendances ? Le bilan n’est pas positif. On a plutôt hypothéqué l’avenir des gens, à tel point que dans beaucoup de pays les jeunes préfèrent tenter l’aventure et prendre la mer, au risque de mourir, pour trouver un horizon. On ne peut pas en être fier.

En Afrique, où les sociétés sont très patriarcales, tout adulte est, d’une certaine façon, symboliquement, le père ou l’oncle d’un enfant. Quand les adultes ne s’occupent plus des jeunes, quand ce lien social est brisé, comme de nos jours, on obtient les enfants des rues ou les enfants-soldats, deux inventions de l’Afrique. Je ne veux pas croire que c’est juste un aspect de la modernité. Il y a là quelque chose d’irresponsable, qui me chagrine beaucoup. Voilà aussi pourquoi je parle des pères.

Autre thème récurrent : la religion. Un des personnages du film s’insurge contre l’absence de Dieu. Évoque-t-il votre position ?

Le personnage s’appelle Adam, vous l’aurez noté, c’est donc symboliquement le premier homme. Il se demande comment, si quelqu’un ou une force quelconque est à l’origine de sa présence sur terre, il ou elle peut l’abandonner dans une situation cruciale. J’aime ce questionnement, qui concerne aussi bien les croyants que les incroyants. Je n’ai donc rien contre la religion. Mais moi, musulman, quand je vois comment les gens sont aujourd’hui poussés vers une forme d’obscurantisme au lieu d’aller vers la lumière, je désespère parfois. Comme mon personnage. Le silence de Dieu est très difficile à supporter. Et c’est, si l’on en revient au titre du film, ce qui fait crier Adam, un homme qui pourtant parle peu.

Ce film se passe dans un contexte de guerre civile, omniprésente mais jamais montrée directement…

Et pourtant, l’origine même de Un homme qui crie est ancrée dans la guerre. Elle m’est venue alors que je réalisais Daratt à N’Djamena, le 13 avril 2006. Les rebelles sont entrés dans la ville, provoquant des combats meurtriers qui m’ont obligé à interrompre le tournage. Le jour de la date anniversaire du coup d’État d’avril 1975 où le président de la République, François Tombalbaye, a été tué par les militaires. C’était aussi le jour du dix-huitième anniversaire du comédien qui jouait le rôle principal de Daratt. Un jeune homme qui entre dans un monde adulte accueilli par des coups de feu, des bombes, dès 6 heures du matin ! Je me suis dit : qu’est-ce que signifie naître dans ce pays, y avoir 18 ans, quand on vous propose seulement un tel programme ? L’idée du personnage du fils d’Adam est née de cette question : comment peut-on fabriquer des enfants-soldats avec notre progéniture, notre avenir ? Qui plus est, pour une cause vaine ?

Le Tchad va-t-il sortir un jour de cette situation permanente de guerre civile ?

Je n’en sais rien, évidemment. Il y a une accalmie en ce moment, fragile comme toujours. Fondamentalement, il faut passer par l’éducation pour changer les choses. Et le cinéma fait partie de ce qui peut aider. On a vu, avec la présence du film à Cannes, que les Tchadiens pouvaient réagir dans l’unité, comme une nation, se dire avec fierté : ça vient de mon pays, je suis de là, on partage la même histoire, la même mémoire. Mais je n’ai guère d’espoir que la situation change vraiment à court terme. Les ferments de la guerre sont complexes. Il faut donc continuer à faire des films comme des petites bougies qu’on allume pour éclairer dans le noir. Mettre de la lumière, voilà peut-être ce que je peux faire.

Pourquoi le cinéma africain est-il aujourd’hui si peu dynamique, si peu visible ?

Il y a deux grandes raisons à cela. D’abord, bien sûr, l’absence de financements locaux. Les cinéastes sont obligés de chercher partout des moyens pour tourner. Cela bloque les initiatives. Par ailleurs, trop souvent, les réalisateurs ne traitent pas des sujets essentiels : on se complaît à raconter des histoires sur la vie traditionnelle en Afrique. Sans moyens, de surcroît, ce qui ne permet pas de se confronter aux films réalisés ailleurs.

On dit que le numérique, plus économique, peut à lui seul fournir une solution. C’est faux. Je ne suis pas contre – je l’ai utilisé –, mais il ne faut pas croire que la forme puisse être plus importante que le fond. Au Nigeria, on attend toujours le cinéaste qui sera révélé par cette industrie de la vidéo, pourtant pléthorique, qui existe depuis dix ou quinze ans. L’essentiel, c’est qu’un réalisateur soit porteur d’une vision. Et qu’il existe des salles pour voir de vrais films.

 

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