Politique

Colonisation : l’interminable statu quo

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Un ouvrier palestinien sur le chantier de l'implantation juive de Yakir, en Cisjordanie.

Un ouvrier palestinien sur le chantier de l'implantation juive de Yakir, en Cisjordanie. © Nir Elias/Reuters

En attendant qu’un nouveau compromis sur la colonisation soit trouvé, la situation sur le terrain est diversement appréciée par les différents protagonistes. Reportage.

Le portail n’est pas très solide, mais reste dissuasif. Derrière, un étroit chemin de terre s’enfonce vers des hauteurs et bute sur d’imposants immeubles, flambant neufs, qui se dressent comme des forteresses et offrent une vue imprenable sur le désert de Judée. « Si le gel des constructions n’est pas reconduit, tous les appartements seront vendus en quelques semaines », assure Shmuel Fitoussi en désignant la colline, l’une des sept que compte Efrat, où il est responsable municipal. Située à 18 kilomètres au sud de Jérusalem, cette localité est rattachée au Goush Etzion, l’un des grands blocs d’implantations juives en territoire palestinien. « Ces bâtiments, ce n’est qu’un début, poursuit Shmuel. Au total, on prévoit d’en construire une vingtaine sur ce site, ce qui représente 2 000 logements. »

Malgré l’expiration officielle du moratoire sur la colonisation, les travaux à Efrat n’ont toujours pas repris à grande échelle, comme d’ailleurs dans l’ensemble de la Cisjordanie. « C’est un processus qui prend plus de temps qu’on ne le pensait », concède Oded Revivi, le maire de cette implantation de 9 000 habitants. D’après l’ONG israélienne Shalom Arshav (« La paix maintenant »), 25 000 projets immobiliers ont pourtant été planifiés dans les colonies juives, dont 13 000 disposent d’ores et déjà de toutes les autorisations nécessaires pour être entamés. « L’avenir est encore trop incertain, explique Beber Vanono, chef du comité de planification à Adam. Quand une somme d’argent est investie dans la pierre, il faut avoir un maximum de garanties, et, aujourd’hui, nous ne les avons pas. » Dans cette localité voisine de Ramallah, où se trouve le siège de la présidence palestinienne, les bulldozers sont encore loin de tourner à plein régime. Une trentaine de lotissements doivent pourtant y être achevés d’ici à la fin de l’année.

Mise en scène burlesque

Jusqu’ici, la main-d’œuvre palestinienne n’a refait que timidement son apparition sur les chantiers des colonies. Chacun y va de son analyse. « Je n’aime pas beaucoup ça, dit Khaled, un ouvrier affecté dans l’implantation d’Elkana, qui jouxte la ligne verte. C’est vrai que j’ai retrouvé du travail, mais il faut bien qu’il y ait la paix un jour. » Walid, son collègue, éclate de rire : « En fait, il nous faudrait le gel et du boulot en même temps ! » Sur la route menant à Bethléem depuis le village voisin de Beit Sahour, dont il est originaire, Awni Joubrane soupire à la vue des panneaux qui annoncent la proximité d’implantations juives. « Rien que dans ce secteur, on en compte cinq », dit-il en agitant son bras dans toutes les directions. Ce jeune Palestinien, qui s’apprête à lancer une radio branchée pour les jeunes de Cisjordanie, juge froidement la situation actuelle : « En quoi la fin du moratoire change notre réalité de toute façon ? Moi, je me réveille tous les matins et les colonies sont toujours là. Ce qui compte, c’est l’avenir, pas le court terme. » Ibrahim, son ami et associé, se veut plus explicite : « Hors de question de vivre avec les colons, ils se fichent de la paix et nous haïssent. » Dépité, il poursuit : « Les gens sont fatigués de tout ce manège politique. Ici, on a vraiment d’autres soucis que ces négociations auxquelles personne ne croit. »

Un statu quo aussi étrange qu’inattendu règne donc dans les territoires palestiniens. Cette réalité contraste avec le discours de fermeté tenu par le Yesha, le conseil représentatif des implantations juives de Judée-Samarie (Cisjordanie). Depuis plusieurs semaines, ses responsables martèlent qu’ils ne feront pas une seconde fois les frais du processus de paix. Adeptes de l’épreuve de force, les colons semblent vouloir déplacer la bataille sur un autre terrain : la communication. Le 26 septembre, pour célébrer la fin du gel, plusieurs milliers d’entre eux se sont rassemblés dans la colonie de Revava, au sud de Naplouse. « Pardon, pardon. Pendant dix mois l’État d’Israël vous a traités comme des citoyens de seconde zone, a lancé le député Dany Danon en s’adressant à la foule. Tenez bon, résistez, vous êtes les vrais pionniers. »

Organisé grâce à l’appui logistique du Likoud, l’événement avait des allures de grand meeting électoral à l’américaine avec écran géant, lâcher de ballons et banderoles à profusion. Instant surréaliste : l’arrivée soudaine de centaines de chrétiens évangéliques vêtus de tuniques blanches, agitant des drapeaux ou faisant sonner un shofar les bras tendus vers le ciel. « Dieu se dressera contre les nations qui s’opposent à Israël », s’écrie un pèlerin venu de Finlande. Le même jour, plusieurs dizaines de colons se sont également réunis à Kiryat Netafim, dans la moitié nord de la Cisjordanie. Devant un parterre de photographes, deux hommes font symboliquement couler du ciment dans le sol afin de jeter les fondations d’une crèche. Cette mise en scène quasi burlesque, applaudie par les habitants de la colonie, se voulait un avertissement adressé au Premier ministre Benyamin Netanyahou. « S’il cède aux pressions américaines, nous ferons tomber sa coalition en quelques semaines », a menacé Danny Dayan, président du Yesha. Et de poursuivre : « Ces derniers mois, nous avons acquis de nombreux soutiens au gouvernement. Notre détermination à agir est encore plus forte. »

L’offre d’Obama

D’après une enquête réalisée par le quotidien israélien Yediot Aharonot, quinze des trente ministres de « Bibi », Avigdor Lieberman en tête, se déclarent opposés à une prolongation du moratoire sur la construction dans les colonies juives. Huit autres y seraient favorables et sept se disent indécis. Même équilibre au sein du cabinet de sécurité, une instance décisionnelle qui regroupe les portefeuilles les plus importants du gouvernement israélien. Huit de ses quinze membres sont hostiles à un nouveau gel. Ce conseil a d’ailleurs repoussé l’examen d’une proposition du président Barack Obama aux termes de laquelle l’État hébreu reconduirait pour deux mois le moratoire sur la colonisation en échange de garanties américaines sans précédent sur les plans politique et sécuritaire.

En attendant, d’intenses tractations se poursuivent pour éviter un nouvel échec du processus de paix. Sous pression, Benyamin Netanyahou semble contraint de lâcher du lest. Ainsi a-t-il accepté que le projet de loi Lieberman, qui oblige chaque citoyen à reconnaître Israël comme État juif, soit présenté au Conseil des ministres du 10 octobre. L’amendement a été adopté et un projet de loi est en préparation. Les analystes estiment que le chef du gouvernement cherche ainsi à s’attirer les bonnes grâces de l’aile droite de sa majorité afin d’obtenir au moins sa neutralité si un nouveau gel était décrété.

Après plusieurs jours de silence, les Palestiniens ont enfin réagi. Avec l’aval du Fatah et de l’OLP, le président Mahmoud Abbas a confirmé que les négociations cesseraient si les constructions israéliennes reprenaient. Sa position est soutenue par la Ligue arabe, dont le comité de suivi du processus de paix s’est réuni le 8 octobre, à Syrte, en Libye.

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