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Cet article est issu du dossier «Gabon : première année, premier bilan»

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Politique

L’émergence, slogan menteur ou réalité en marche ?

ABO, lors d'une visite à Nzeng-Ayong, un quartier populaire de Libreville, en août.

ABO, lors d'une visite à Nzeng-Ayong, un quartier populaire de Libreville, en août. © BAUDOUIN MOUANDA POUR J.A.

Ali Bongo Ondimba garde le cap sur les réformes. Changement de méthodes, mutation de l’économie et de la société... de premières petites révolutions ont été lancées. D’autres, pourtant réclamées, restent difficiles à faire passer. Ainsi, son slogan "Émergence" tarde à être traduite en une réalité incontestable.

« Émergence ». Le mot était apparu dans le discours d’Ali Bongo Ondimba pendant la campagne électorale de la présidentielle du 30 août 2009. Le candidat voulait en faire à la fois son leitmotiv et un programme de gouvernement. Son contenu esquissait un modèle de développement censé hisser le Gabon, à l’horizon 2025, au rang des pays dits émergents.

Les équipes qui ont conçu l’idée se félicitaient alors de cette trouvaille « stimulante », car l’expression « Gabon émergent » traduisait, selon elles, « une aspiration profonde des citoyens ». Et l’expression est devenue slogan. Ce n’était pas le but recherché, mais la magie a opéré. Les experts de la communication lui reconnaissant un effet « enthousiasmant » sur les populations.

L’élection passée et Ali Bongo Ondimba devenu président, le terme s’est popularisé et s’est niché dans le langage courant. Depuis un an, les Gabonais n’ont que ce mot à la bouche, qui ponctue les discours officiels autant que les conversations de bistrot. Au fil du temps et selon les locuteurs, son sens a parfois muté. Il devient un substantif désignant notamment la nouvelle ère – « Émergence : qui bloque Biyoghé Mba ? », titrait ainsi un mensuel de Libreville. Dans la foulée, les nouvelles élites arrivées au pouvoir depuis la victoire d’Ali sont des « émergents ». Quant aux humoristes, ils ont fait du terme leurs choux gras.

Sûrement, mais trop lentement

Le concept est devenu plus sensible et sujet à polémiques dès lors que, sur le terrain, différents volets du programme tardent à se traduire en actions. Se sachant attendu par l’opposition et par des concitoyens exigeants et impatients, le président exige du concret.

Le nouveau projet de société repose sur des réformes visant à mettre en place une administration qui corresponde aux nouvelles ambitions du pays. Il est aussi question d’améliorer le dispositif législatif, notamment sur le plan fiscal, afin d’attirer les investisseurs et de permettre à l’économie d’être plus compétitive.

Parmi les mesures phares : la valorisation du potentiel minier, avec la construction du fameux « pôle métallurgique de référence », qui doit permettre de transformer localement la production (en particulier le fer et le manganèse), ainsi que le développement de nouveaux moteurs de croissance, tels que l’économie numérique et le tourisme, qui prendront le relais des hydrocarbures, dont la production est en baisse continue. Enfin, figurant en bonne place dans le catalogue des projets : la modernisation des infrastructures à travers l’élaboration d’un schéma directeur du territoire et l’appui au secteur privé. Après un an de mandat, où en est-on ?

Certaines réformes sont déjà effectives, qui n’étaient pourtant pas des plus faciles à faire passer. À commencer par la journée continue (7 h 30-15 h 30), entrée en vigueur dès janvier, imposée pour augmenter la productivité des travailleurs, dans le public comme dans le privé. Autre réforme radicale et très médiatisée : l’interdiction d’exporter les grumes au profit de la transformation locale, qui devait initialement être appliquée dès le 1er janvier 2010 et a pris effet le 15 mai. Le bois doit désormais être transformé par des unités industrielles locales, gagnant en valeur ajoutée, avant d’être exporté vers les marchés européen et asiatique.

Dans les deux cas, les citoyens, les opérateurs économiques et l’opposition reconnaissent qu’il fallait en passer par là – et oser la rupture –, mais regrettent que le changement de cap ait été si rapide, déplorant un manque de concertation.

Cependant, le programme de l’« Émergence » n’avance pas aussi vite que son promoteur l’aurait souhaité. Dès le début du mois d’avril, agacé par le rythme trop andante que l’équipe gouvernementale suivait pour mettre en musique ses promesses électorales, le président a vivement critiqué le « manque de dynamisme », ainsi que l’absence « d’initiatives et d’actions concrètes » de ses ministres. Fort du sentiment que le nouvel état d’esprit – celui nécessaire à l’émergence – n’était pas intégré par tous, il a décidé de recadrer ses troupes.

Mis sous pression, les membres du gouvernement ont été sommés de produire des plans d’action prioritaires à court terme et le chef de l’État a adressé une lettre de « cadrage budgétaire » au chef du gouvernement, Paul Biyoghé Mba, pour lui demander fermement de « s’approprier le plan stratégique Gabon émergent » en vue d’entreprendre les grandes réformes de modernisation de l’État. La lettre prescrit notamment l’élaboration d’un plan quinquennal 2011-2016.

Remise en cause des habitudes

Le Premier ministre reconnaît des « problèmes d’organisation », mais juge que son équipe travaille bien. Même si elle s’est heurtée à quelques freins sur le terrain. Ainsi, en dépit de sa mobilisation autour des priorités de l’Émergence, de nombreuses pesanteurs, dont les ministères ne sont pas responsables, ralentissent les réformes.

« Nous sommes en train de creuser les fondations pour implanter la maison », justifie Paul Biyoghé Mba, expliquant que « des études fiables » sont entreprises afin de lancer les grands travaux. Il annonce notamment que la construction de 2 000 routes est envisagée au cours du mandat présidentiel, dont certaines sont déjà en cours. L’État décaissera 167 milliards de F CFA (255 millions d’euros) pour le bitumage, dans le Sud-Ouest, de l’axe Tchibanga-Mayumba (106 km) et la construction d’un pont sur la lagune Banio (524 m), qui doit pallier les pannes régulières du bac assurant la traversée.

Par ailleurs, 3,3 milliards de F CFA seront consacrés à la réhabilitation de l’aéroport de Mayumba (Sud-Ouest) et à la construction d’un nouvel aéroport international à Andeme, à 80 km de Libreville. Sans oublier le lancement imminent des travaux de construction du complexe hydroélectrique de Grand Poubara (à 650 km au sud-est de la capitale), dont le coût est estimé à environ 300 millions d’euros et qui, avec une puissance de 160 MW, sera le plus important du pays.

Le chef de l’État a beau répéter à ses concitoyens que « l’Émergence n’est pas un slogan, un effet de mode ou une invention magique », et qu’il s’agit d’un processus qui implique une « remise en cause des habitudes », le message ne passe pas vraiment. Alors, comment relever le défi du développement si les populations ne se montrent pas toujours prêtes à suivre ?

Les pétrodollars se raréfient

« Il faut savoir que les mentalités ont été façonnées par des décennies d’État providence et une prospérité due aux importants revenus pétroliers et miniers, fait remarquer un enseignant de l’université Omar-Bongo de Libreville. Les gens veulent une amélioration rapide de leurs conditions de vie. Tout de suite. Personne ne veut croire que les caisses de l’État ne regorgent plus de pétrodollars comme par le passé. »

Pour Mike Jocktane, religieux évangélique proche de l’Union nationale (coalition de partis d’opposition), « les Gabonais ne se mobilisent pas, car le pays est divisé. Il faudra du temps pour cicatriser les traumatismes provoqués par la dernière élection présidentielle. Il y a des fractures ethniques et sociales. En l’absence d’un vrai pacte social, il est difficile d’adhérer à un projet de société quel qu’il soit ».

Germain Ngoyo Moussavou, sénateur du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir), pense au contraire que les Gabonais sont « sous le charme de leur nouveau président ». Néanmoins, « les attentes sont si nombreuses qu’on ne sait pas par où commencer, reconnaît-il. Mais les gens encouragent le chef de l’État à continuer de prendre des mesures courageuses ».

En tout cas, le fait est que le gouvernement rencontre des difficultés à appliquer son programme. Ces derniers mois, ce sont les syndicats qui lui ont causé des sueurs froides.

Revenues aux avant-postes de la lutte contre la vie chère, douze centrales syndicales ont menacé d’appeler à une grève générale et contraint le gouvernement à négocier. Et, le 27 août, les travailleurs ont obtenu la réduction du prix du gaz butane à 5 450 F CFA (tarif gelé jusqu’en 2013), un abaissement de la TVA de 5 % sur le prix du ciment et de 5 % à 10 % sur la facture d’eau et d’électricité, une réduction de la contribution spéciale de 15 % sur le mètre cube d’eau et de 2,5 % sur le kilowattheure électrique, ainsi que la réduction de la redevance compteur sur les factures d’électricité.

Lors des législatives de 2011, le « gouvernement de l’émergence » ne pourra pas faire l’économie d’un premier bilan. Il le sait bien. Et l’opposition, d’ailleurs déjà en précampagne, ne se gênera pas pour en exploiter les failles.

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