Diplomatie

Lieberman, une honte israélienne

| Par Jeune Afrique
Pestiféré à l'international, Avigdor Lieberman reste très influent dans la politique d'Israël.

Pestiféré à l'international, Avigdor Lieberman reste très influent dans la politique d'Israël. © Reuters

Raciste, arrogant et brutal, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Netanyahou fait l’unanimité contre lui. Sauf dans son pays, où ses idées gagnent dangereusement du terrain.

Diplomatique : « Qui est plein de prudence, d’habileté, de tact », selon le dictionnaire Larousse. Avigdor Lieberman correspond-il à cette définition ? Sur la « prudence » et le « tact », une réponse négative semble s’imposer. Mais pour « l’habileté », il est difficile de trancher tant le ministre israélien des Affaires étrangères semble échapper à la grille classique des jugements de chancelleries. Ce juif ashkénaze de 52 ans, d’origine moldave, droit dans ses bottes et ses costumes cintrés, caché derrière sa barbe taillée à l’iranienne, est devenu un redoutable acteur du bras de fer engagé par Israël avec la communauté internationale et, surtout, avec l’administration Obama, qui tente vainement d’obtenir des concessions de l’État hébreu dans la perspective d’une paix au Proche-Orient.

Il fait la leçon à Kouchner et à Moratinos

À la fin de septembre, à la tribune des Nations unies, le patron du parti ultranationaliste Israel Beitenou (« Israël, notre maison ») foule aux pieds le principe de « la terre contre la paix », décliné sans succès depuis les accords d’Oslo en 1993, et préfère « un échange de territoires peuplés » en préambule d’une paix durable au Proche-Orient qui « pourrait prendre des décennies ». « Laissez-moi être clair : je ne parle pas de déplacer des populations, mais plutôt de déplacer des frontières pour mieux refléter des réalités démographiques », a ajouté Lieberman, que ses adversaires soupçonnent régulièrement de flirter, au moins dans sa rhétorique, avec le concept d’épuration ethnique. Tollé international, embarras à Tel-Aviv et mise au point de l’exécutif israélien : « Ce discours n’a pas été coordonné avec le Premier ministre, qui dirige les négociations au nom d’Israël. »

Ce rappel à l’ordre du chef du gouvernement, Benyamin Netanyahou, a pu sembler sincère quelques jours et rassurer les alliés traditionnels d’Israël. Le temps aussi pour la Syrie d’annoncer qu’Avigdor Lieberman était devenu suffisamment infréquentable pour conditionner à son absence sa participation au sommet de l’Union pour la Méditerranée (UPM), le 21 novembre, à Barcelone. Mais le chef de la diplomatie israélienne, devenu persona non grata dans les capitales arabes et occidentales, semble dopé par le rejet officiel de sa doctrine. Au début d’octobre, le Français Bernard Kouchner et l’Espagnol Miguel Ángel Moratinos, présumés experts européens du conflit israélo-palestinien, ont à leur tour fait les frais de la rugosité slave d’Avigdor Lieberman. « Avant de nous apprendre à résoudre les conflits ici, vous devriez à tout le moins commencer par résoudre les problèmes de l’Europe », a-t-il cruellement commenté. « En 1938, la communauté européenne a décidé d’apaiser Hitler au lieu de soutenir l’allié loyal tchécoslovaque et elle sacrifia son ami sans rien gagner », a déclaré Lieberman. « Nous n’avons aucune intention de devenir la Tchécoslovaquie de 2010 et nous insistons sur les intérêts vitaux d’Israël », a-t-il lancé à ses homologues venus à Jérusalem pour tenter de replacer l’Union européenne (UE) au centre des négociations, à l’heure où la méthode Obama a clairement démontré ses limites. Une méthode de pressions et « d’incitations » financières et militaires pour tenter de faire plier Tel-Aviv, au moins sur la question du gel de la colonisation. Car si, au moins dans la forme, Netanyahou a beau jeu de désavouer son ministre des Affaires étrangères, sur le fond, le Premier ministre n’a rien cédé au grand allié américain. Le moratoire de dix mois sur l’extension des colonies en Cisjordanie est caduc depuis fin septembre, et les grues et les bulldozers israéliens ont repris leurs activités pour loger de nouveaux colons.

Le processus de paix est au point mort et le sommet de Barcelone s’annonce très difficile. Surtout que la surenchère des « faucons » nationalistes israéliens se poursuit. « Si la direction palestinienne dit sans ambiguïté à son peuple qu’elle reconnaît Israël comme l’État-nation du peuple juif, je serai prêt à réunir mon gouvernement pour demander un nouveau moratoire sur la construction » dans les colonies, a déclaré Netanyahou, le 11 octobre, devant le Parlement israélien. Cette notion « d’État juif », adoptée la veille par le gouvernement, mais qui doit encore être validée par le Parlement, obligerait désormais tout candidat à la naturalisation israélienne à prêter allégeance au caractère confessionnel de sa nouvelle patrie. La minorité arabe d’Israël (20 % de la population) qualifie ce texte de « raciste », notamment parce qu’il vise les Palestiniens voulant s’installer dans l’État hébreu après s’être mariés avec des Arabes israéliens. « C’est un message de Netanyahou et de Lieberman adressé aux Arabes d’Israël dans lequel ils leur signifient qu’ils ont intérêt à bien se conduire », a déploré Mohamed Barakeh,­ député communiste arabe. Qualifiée de « provocation » par l’Autorité palestinienne, qui y voit un nouvel obstacle au « droit au retour » des Arabes chassés de leur terre en 1948, cette disposition fait en revanche le miel de Lieberman. « Je félicite le Premier ministre pour sa décision d’aller de l’avant avec cette législation », s’est-il d’ailleurs empressé de commenter. Le même Lieberman qui, dès avant sa nomination au gouvernement en mars 2009, déclarait : « Les Arabes israéliens veulent profiter de tous les avantages de l’Israël moderne, mais, dans le même temps, ils veulent nous détruire de l’intérieur. »

« Yvette » contre « Hussein »

Pestiféré au niveau international, brouillant apparemment la lisibilité de la diplomatie israélienne, Lieberman a démontré une nouvelle fois sa puissance et son influence dans la politique intérieure de l’État hébreu. Avec cette question légitime : soumis à une forte pression occidentale, Netanyahou­ ne joue-t-il pas un double jeu ? « Ce qui est sûr, c’est que Netanyahou ne le tient pas informé de ses négociations avec les Palestiniens et les Américains, il gère personnellement le dossier avec son conseiller Itzhak Molcho, précise une source diplomatique occidentale. En fait, Lieberman est seulement le chef de la diplomatie israélienne avec Moscou. »

Les origines moldaves du sulfureux ministre, par ailleurs russophone et qui ne cache pas son admiration pour la méthode avec laquelle Poutine « a réglé le problème tchétchène », accréditent cette analyse, qui souligne aussi le rôle clé de la Russie dans l’évolution du processus de paix. « Les immigrés russes en Israël [évalués à plus de 1 million, NDLR] constituent un obstacle important pour arriver à conclure la paix avec les Palestiniens », a d’ailleurs noté l’ancien président américain Bill Clinton. Un processus de paix que le président français, Nicolas Sarkozy, devrait essayer de remettre sur les rails en invitant cette semaine, à Paris, Benyamin Netanyahou­ et Mahmoud Abbas, le chef de l’Autorité palestinienne, pour préparer le sommet de Barcelone. Avec ou sans Lieberman. Se proposant volontiers d’être le nouveau « patron » de l’État hébreu, qu’il dit vouloir « sauver », celui-ci semble donc progresser dans son ambition. Sur le plan intérieur, ses idées ultranationalistes gagnent du terrain auprès d’une partie de l’opinion qui, comme lui, estime qu’Israël, confronté à une hostilité allant désormais de Téhéran jusqu’à Washington, est seul contre tous et que l’heure est à l’union sacrée. Comme en écho à l’analyse faite en son temps par l’ex-secrétaire d’État américain Henry Kissinger : « Israël n’a pas de politique étrangère, seulement une politique intérieure. » Selon un récent sondage, le parti Israel Beitenou talonne désormais en intentions de vote le Likoud de Netanyahou, contraint à une surenchère populiste pour ne pas se laisser déborder sur sa droite.

Et les partisans de Lieberman, qui considèrent que leur champion dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, n’hésitent pas à encourager celui qu’ils surnomment affectueusement « Yvette » dans son conflit ouvert avec « Hussein », le second prénom d’Obama.

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