Politique

Guillaume le conquérant, vainqueur de la présidentielle ?

Mis à jour le 30 octobre 2010 à 20:32

Guillaume Soro s’apprête, mission accomplie, à quitter son poste de Premier ministre après l’élection présidentielle ivoirienne. Mais aussi à prendre date auprès des Ivoiriens. Confidences exclusives d’un ovni politique à qui d’aucuns prêtent un avenir au sommet de l’État.

« Ai-je changé ? Oui, bien sûr. Je suis moins fougueux, moins impatient. J’ai vécu en dix ans ce que d’autres vivent en une existence. Alors j’ai appris à donner du temps au temps et je me suis forgé une carapace. » Ainsi parle Guillaume Soro en cet après-midi orageux de la mi-octobre, veille de l’ouverture officielle de la campagne. Pour cet entretien-bilan de fin de mission dans son bureau de la primature à Abidjan, le chef du gouvernement ivoirien s’est entouré de trois fidèles de son premier cercle, celui qui, on l’imagine, l’accompagnera pour d’autres aventures quand il quittera son poste, fin 2010 ou début 2011, en toute hypothèse avant son trente-neuvième anniversaire, le 8 mai prochain. Il y a là Ibrahim Sy Savané, ministre de la Communication (et ancien de J.A.), Meïté Sindou, porte-parole, et Alain Lobognon, conseiller spécial. Tous trois savent que leur chef est en passe d’entrer dans l’histoire de la Côte d’Ivoire pour avoir organisé les premières élections véritablement démocratiques à la ­magistrature ­suprême depuis l’indépendance. Et tous les quatre savent que les jours à venir seront ceux de tous les espoirs et de tous les dangers. En filigrane de la longue conversation à bâtons rompus que nous avons eue avec Guillaume Soro se dessine aussi le destin d’un homme qui n’entend manifestement pas s’arrêter en si bon chemin. Et à qui tous les rêves semblent permis, à condition de savoir les mériter…

Guillaume le rebelle

Question : « La rébellion du 19 septembre 2002, c’était vous ? » Réponse : « C’était nous. » « Vous qui ? » « Moi, Guillaume Soro, porte-parole des Forces nouvelles. » Question : « Le choix de la lutte armée, c’était vous ? » Réponse : « J’y ai contribué. » « Et si c’était à refaire ? » « Je ne regrette rien. On allait dans le mur. Notre but, ce n’était pas de prendre le pouvoir, mais de stopper l’ivoirité. Il fallait absolument y parvenir. » Sur cette période de sa vie, largement couverte par la chape du secret, Guillaume Soro demeure, huit ans après, toujours aussi laconique. On sait qu’elle fut, pour l’ancien leader étudiant, une période fondatrice. On sent qu’il n’en assume pas encore tout à fait les aspects moins dicibles : les morts, les meurtres, les haines, inhérents à toute guerre civile. « En réalité, dit-il, nous n’avons eu que trois ou quatre jours d’affrontements armés avant que le pays s’installe dans la partition. » Le premier cessez-le-feu est conclu le 17 octobre et les accords de Marcoussis sont signés en janvier 2003. « Tout de suite, j’ai compris qu’il fallait négocier. L’exemple à ne pas suivre, pour moi, c’était celui de Savimbi en Angola : le combat de trop. »

Meeting en faveur de l’application des accords de paix à Yopougon, en mars 2008.

© AFP

Guillaume le Premier ministre

« On me donnait à peine trois mois de survie, j’ai tenu plus de trois ans… » Lorsqu’il accède à la primature après les accords de Ouagadougou, le 29 mars 2007, Guillaume Soro est déjà ministre d’État depuis quatre ans. Le décret à peine signé, le voici pourtant saisi d’une sorte de vertige : sera-t-il à la hauteur ? Parviendra-t-il à cohabiter avec un Laurent Gbagbo plein de méfiance ? Pendant trois jours, il ne dort pas ou presque, tenaillé par le doute. Et puis il se jette à l’eau. Il vient juste d’intégrer ses bureaux, sous le regard intimidant de la galerie de portraits des Premiers ministres qui l’ont précédé, d’Alassane Ouattara à Charles Konan Banny, et voici que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale débarquent à Abidjan. On lui accorde six mois pour mettre la Côte d’Ivoire « sous programme » et payer les salaires des fonctionnaires, sinon tout sera bloqué. « Heureusement, dit-il aujourd’hui, j’ai eu en Charles Diby Koffi un excellent ministre des Finances. » Guillaume Soro ne bénéficie d’aucun délai de grâce. Le 29 juin, des soldats perdus de son propre camp, furieux d’une collaboration avec le pouvoir qu’ils assimilent à une trahison, tirent au lance-roquettes sur son avion qui vient d’atterrir à Bouaké. Il y a des morts, et le Premier ministre en réchappe de justesse. « Je m’y attendais, cela faisait partie des risques assumés », explique Soro, pour qui ces premiers mois de primature sous le feu des extrémistes des deux camps furent très difficiles à vivre. À force d’insistance, il obtient du président Gbagbo qu’il écrive au secrétaire général de l’ONU afin que soit constituée une commission d’enquête indépendante sur cet attentat. Réponse de New York : « Nous n’en avons pas les moyens. » Néanmoins, trois ans et demi plus tard, le Premier ministre se dit déterminé à aller jusqu’au bout : « Quand vous avez connu pareil traumatisme, la recherche d’une vérité irréfutable est une évidence. Je ne lâcherai rien… »

Guillaume Soro a alors 35 ans et l’heure n’est pas à la psychothérapie. En ces années 2008 et 2009, la Côte d’Ivoire traverse une grave crise de gestion de l’État sur fond de sortie électorale introuvable. Émeutes de la faim, crise énergétique, nouvelles émeutes, délestages massifs d’électricité, 6 000 milliards de F CFA (9,1 milliards d’euros) de dette à rembourser, un gouvernement à deux doigts de la chute et cette méchante rumeur selon laquelle l’État d’exception dans lequel s’enfonce le pays arrangerait finalement tout le monde, y compris lui, dont le but serait de s’éterniser à son poste. « Rétrospectivement, c’était stupide, dit-il aujourd’hui. Premier ministre, ce n’est pas un métier, c’est une fonction. Mon intérêt est de produire des résultats, pas de durer. Sauf à vouloir insulter l’avenir. » Tenir, c’est pourtant ce qu’à fait Guillaume Soro pendant plus de trois ans, en améliorant point après point une cote de popularité loin d’être acquise d’avance : 47 % de bonnes opinions selon le dernier sondage TNS/Sofres (octobre 2010), contre 31 % en septembre 2009, avec un taux de confiance personnel de 63 % pour que l’élection présidentielle se tienne dans de bonnes conditions. « Compte tenu de la précarité de notre environnement, ce n’est pas mal », commente-t-il. Le FMI table sur un taux de croissance de 3 % en 2010, et le point d’achèvement de l’Initiative PPTE (pays pauvres très endettés) est à portée de main. « Si l’on m’avait prédit cela en 2007, j’aurais signé tout de suite. 

Guillaume, Laurent, Alassane et les autres…

Gbagbo, Ouattara, Bédié : les trois principaux protagonistes du jeu électoral ivoirien disent du bien de Soro, et cela ne l’étonne pas outre mesure : « Je suis sérieux et honnête avec eux. Aucun ne peut dire que je l’ai trahi et aucun ne peut dire qu’il m’a dans la poche. Je me suis toujours comporté comme un arbitre qui n’aurait pas le droit au carton rouge. »

Une position qui, il le reconnaît, ne fut guère aisée à conserver tant les suspicions, parfois, auront été vives. Particulièrement lors de la dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI), puis du gouvernement, à laquelle il était hostile, entre janvier et mars 2010. Guillaume Soro se souvient d’un entretien particulièrement tendu avec le chef de l’État, à deux doigts de la rupture, auquel ce dernier mit brusquement un terme… en l’invitant à déjeuner. Ou de ces discussions orageuses avec les deux chefs de l’opposition, qui commençaient par un « c’est hors de question, ça suffit ! » définitif et s’achevaient, quelques heures plus tard, sur un compromis. « J’ai toujours dit au président Gbagbo : j’ai signé un accord avec vous, je ne vous poignarderai jamais. Mais ne comptez pas sur moi pour vous livrer Bédié et Ouattara. Je dois reconnaître que, dans le fond, il a parfaitement joué le jeu. Sur l’essentiel, à savoir la préparation de l’élection et le désarmement, il m’a laissé carte blanche. »

Le Premier ministre ne s’en cache pas : il doit beaucoup à Blaise Compaoré. À commencer par le « making of » de ce qu’il est devenu. La rébellion ? Soro ne dit mot sur le rôle prêté au chef de l’État burkinabè : inutile de remuer les braises. Sur sa nomination à la primature, par contre, il est beaucoup plus disert. « C’est lui qui nous a amenés à la table des négociations », explique-t-il. Un jour de janvier 2007, Soro est à Bouaké, fief des Forces nouvelles, quand il reçoit un coup de téléphone de Compaoré : « Guillaume, le président Gbagbo m’a envoyé un émissaire, son conseiller spécial Désiré Tagro, pour discuter avec toi. Il faut que tu le rencontres. » Soro : « Ce n’est pas une bonne idée. » Compaoré : « J’insiste, il faut que tu le voies. » Soro : « Je dois d’abord consulter mes camarades. » Peu après, Blaise Compaoré le rappelle : « Tagro est avec moi, je te le passe. » La conversation terminée, Guillaume Soro écrit une lettre au président burkinabè : d’accord pour une négociation et pour le poste de Premier ministre, mais dans le cadre de la résolution 1633 de l’ONU. Nouveau coup de fil de Blaise : « Laurent Gbagbo est OK sur l’approche. » Soro tombe des nues : ses amis et lui s’attendaient à coup sûr à un refus de la part du président ivoirien ! Ainsi naquirent les accords de paix de Ouagadougou…

Depuis, le soutien de Compaoré au jeune Premier ministre, dont il est le mentor beaucoup plus que le Pygmalion, ne s’est jamais démenti. D’où les interrogations, inévitables, sur le degré de dépendance du second par rapport au premier : « Blaise Compaoré à de grandes qualités et je le tiens en grande estime, je n’ai aucun complexe à le dire », répond Soro. « Nous nous respectons, et il ne m’a jamais obligé à agir contre mon gré, ce n’est d’ailleurs pas son style. Par contre, il m’a toujours soutenu. Lors de la crise de la CEI, alors que j’étais guetté par le découragement, il ne cessait de me répéter : “Guillaume, va jusqu’au bout !” » Dont acte. Mais ce qui s’est tissé au fil des épreuves entre les deux hommes ressemble fort à un lien d’amitié, sur lequel Soro entend pouvoir compter, demain, dans sa nouvelle vie.

Le destin de Guillaume

Pour les trois ou quatre mois à venir, son agenda est tout tracé. D’abord, Guillaume Soro ira voter le 31 octobre, puis le 28 novembre en cas de second tour. On se hasarde, sait-on jamais, à poser la question : « Pour qui ? » La réponse fuse : « Vous plaisantez, je suppose. » Le lendemain de la proclamation des résultats par le Conseil constitutionnel, il remettra sa démission au président élu. Deux scénarios sont dès lors possibles. Soit ce dernier nomme immédiatement un nouveau Premier ministre, soit il décide de reconduire Guillaume Soro jusqu’aux législatives de fin février 2011, ainsi que le stipule une disposition (non contraignante) de l’accord de Ouagadougou. En toute hypothèse, il s’en ira au plus tard en mars prochain. Pour deux raisons. À supposer qu’on lui propose à nouveau le poste, il n’a aucune envie d’affronter les urgences sociales et économiques qui attendent le futur chef du gouvernement, lequel aura de fortes chances d’y laisser des plumes. Et puis, ses projets politiques sont ailleurs. On prête en effet à Guillaume Soro l’intention de se faire élire député chez lui, à Kofiplé, dans le Nord, en pays sénoufo. Lui et une quinzaine de ses proches à travers le pays, afin de former à l’Assemblée un groupe d’indépendants dont il sera le chef, capable de peser, de « faire de la politique » et, peut-être, si les conditions s’y prêtent, de déléguer quelques-uns des siens au gouvernement.

Lui-même se tiendra à l’écart de la mêlée. Après quelques mois de repos sabbatique, Guillaume Soro compte bien réapparaître dans ses habits neufs. Celui d’un homme à peine quadragénaire qui opère un retour sur le terrain et à qui tous les espoirs sont autorisés. « Quand j’entends des gens me prédire un destin de présidentiable, cela me flatte bien sûr. Mais je ne suis pas le seul », dit-il, avant d’ajouter, comme pour sonder son interlocuteur : « Et puis, même si je m’arrêtais maintenant, j’en connais beaucoup qui se contenteraient de mon bilan, vous ne croyez pas ? » Non, on ne croit pas Guillaume Soro quand il assure qu’il n’a jamais rien planifié dans sa vie et qu’« il n’y a pas de raisons pour que ça ne continue pas ainsi ». On l’écoute volontiers, par contre, quand il reconnaît qu’« on n’échappe pas à son destin », et que si ce dernier venait à le rattraper il ne lui « tournera pas le dos. » En 2015 peut-être, en 2020 plus vraisemblablement, il sera candidat à la présidence de la République. Ce n’est pas lui qui le dit, mais rares sont les Ivoiriens qui ne le pensent pas…

La nuit tombe sur Abidjan et les heures se mélangent. Lorsque nous sommes allés lui rendre une première visite dans sa suite du Golfe Hôtel, qui lui sert de domicile bis, un peu avant l’aube, Guillaume Soro travaillait encore, babouches aux pieds. De son bureau de la primature, regagné après une poignée d’heures de sommeil en plein jour, le Premier ministre contemple maintenant le soleil couchant colorer de rose la grisaille du Plateau. Depuis un bon moment, la conversation se poursuit en tête à tête. « J’ai eu la chance, dit-il, d’avoir travaillé avec trois hommes, Gbagbo, Bédié et Ouattara, qui tous assument ou ont eu à assumer de hautes responsabilités d’État. In fine, quand tout allait mal, ils ont toujours fait primer l’intérêt supérieur du pays. C’est pour cela que je crois en cette élection historique. » Puis il se retourne, fixe son interlocuteur et ajoute : « J’ai fondé une rébellion à 29 ans, j’ai été ministre d’État à 30 ans, Premier ministre à 35 ans, et mes amis me disent qu’il ne me reste plus qu’une seule marche à gravir si un jour Dieu et les Ivoiriens le veulent. Mais je ne suis pas pressé. » Il a raison, Guillaume Kigbafori Soro, l’enfant de Kofiplé. Ainsi que l’a écrit son compatriote Ahmadou Kourouma, « la politique, c’est comme la chasse ». Il suffit d’être patient…