Diasporas

Ramallah, un miracle en sursis

Sur la piste de danse du Snowbar, le 1er juillet. © Olivier Fitoussipour J.A.

Symbole d’un État palestinien en construction, la capitale de la Cisjordanie recueille les fruits d’une croissance fulgurante. Mais certains y voient une prospérité en trompe-l’œil tant qu’un accord de paix avec Israël n’aura pas été signé.

Les deux mains agrippées au volant de son taxi blanc, Iyad n’en revient toujours pas. Chaque fois qu’il traverse le quartier résidentiel d’Al-Maysoun, ce chauffeur palestinien semble subjugué par ce qu’il voit : « Bon sang, regardez-moi toutes ces baraques. On se croirait en Amérique. » Originaire de Jérusalem-Est, Iyad parle en connaissance de cause, lui qui a conduit des clients à Ramallah aux pires heures de la seconde Intifada, en 2000. « La situation est bien meilleure qu’auparavant. Beaucoup d’hommes d’affaires de la diaspora sont revenus s’installer ici. Ils ne sont pas arrivés les poches vides », dit-il. En plein cœur de la Cisjordanie, le siège de l’Autorité palestinienne offre l’image d’une enclave paisible, parfois bourgeoise, bien loin en tout cas des scènes de violence auxquelles elle fut longtemps associée. Seul le check-point de Qalandiya, à l’entrée sud de Ramallah, vient rappeler la réalité du conflit. Aux heures de pointe, des dizaines de gamins miséreux se ruent sur la longue file de véhicules qui attendent d’être fouillés par les soldats israéliens. Contre une poignée de shekels, ces chebab proposent aux automobilistes de nettoyer leur pare-brise ou bien de s’enrichir de quelques babioles.

À Ramallah, une page semble tournée. En témoignent les immenses panneaux publicitaires venus remplacer les posters à la gloire des « martyrs ». Autrefois investie par les blindés de Tsahal, la place Manara, avec ses statues de lions, a retrouvé son effervescence. Dans une poussière et un vacarme indescriptibles dont seules les capitales du Moyen-Orient ont le secret, passants et vendeurs ambulants disputent outrageusement la chaussée aux voitures qui tentent de se frayer un chemin. Du matin au soir, une foule de gens se presse au souk ou dans les nombreux commerces qui jalonnent la rue Al-Nahdha, l’une des grandes artères du centre-ville. Ramallah réapprend à vivre normalement et s’occidentalise. Sans désemplir, les bouibouis sont à présent concurrencés par des glaciers et des boutiques de vêtements qui font le bonheur des jeunes Palestiniennes, voilées ou non. Lorsque la nuit tombe, des enseignes lumineuses ornent les façades d’immeubles, rivalisant à leur tour avec les néons verts des minarets qui se dressent tout autour. L’ensemble n’est pas très harmonieux, mais revêt une allure féerique.

Le futur quartier de Rawabi incarne l’émergence d’une nouvelle classe moyenne.

© Olivier Fitoussi pour J.A.

En quelques années, la localité palestinienne a opéré une étonnante métamorphose que nul ne peut contester. Partout, des chantiers, des immeubles neufs, des terrasses de café, et même des bars branchés qui soutiennent la comparaison avec ceux de Beyrouth et de Tel-Aviv. Associée à ses deux frères, Katia Sakakini a ouvert l’an passé Orjuwan, un somptueux restaurant gastronomique qui mélange cuisines italienne et palestinienne. Chaque soir, le bar lounge attire les plus belles jeunes femmes de Ramallah, mais aussi des Arabes-Israéliens de Haïfa et de Nazareth fraîchement débarqués avec leurs voitures de marque. Cocktail dans une main, cigare dans l’autre, les noctambules s’affichent sans complexe. Loin de mépriser son peuple, Katia considère que le conflit avec Israël n’interdit pas de bien vivre et de rêver. « Évidemment qu’on n’oublie pas Gaza. Mais dans cet endroit il y a pas mal de visiteurs étrangers. Pour moi, c’est comme une ambassade de la culture palestinienne. »

Au Snowbar, l’atmosphère est encore plus permissive. Situé en contrebas de la Mouqataa, quartier général de la présidence palestinienne, ce bar en plein air est l’incontournable point de chute des fêtards ramallaouis et de très nombreux expatriés. Affalés sur des fauteuils en osier, les jeunes se partagent un narghilé ou un joint. Au milieu des volutes de fumée, ils éclusent des bouteilles de Taybeh, la bière palestinienne. Sur la piste, hommes et femmes dansent la debka, main dans la main, puis se déhanchent au rythme de tubes orientaux. « Vu le contexte, venir s’éclater ici, ça relève du défi, affirme un ressortissant français installé à Ramallah. Toute cette énergie, c’est une façon de résister. » Dans le poumon économique de la Cisjordanie, faire la fête s’apparente à une vieille tradition. De riches familles arabes de Jaffa venaient déjà s’y divertir au milieu des années 1930, avant même la création de l’État d’Israël.

Insouciance de façade

Aujourd’hui, si la ville accueille de nouveau des expositions, festivals et concerts, les Palestiniens s’amusent avec modération. « Notre société est encore assez conservatrice », souligne Hela Shoaibi, une avocate de 24 ans attablée à la terrasse du café La Vie. « Sortir n’est pas forcément bien vu, surtout quand on est une femme. À minuit, la plupart des endroits ferment et la vente d’alcool est en principe interdite. » La pudeur reste aussi de mise. « Qui sait combien de temps cette embellie va durer », s’interroge cette ravissante Palestinienne, en rappelant que le camp de réfugiés de Kadoura se trouve quelques centaines de mètres plus loin. Derrière son apparente insouciance, la jeunesse peine à faire abstraction du conflit.

Il n’empêche. Ramallah porte en tous points l’empreinte de Salam Fayyad, l’artisan de ce renouveau. Trois ans après sa prise de fonctions, le Premier ministre palestinien a su rétablir la sécurité et imposer les réformes financières nécessaires à la relance de l’économie palestinienne. Sous son égide, des investisseurs du monde entier ont repris confiance et sont venus pour bâtir. La croissance est donc logiquement au rendez-vous : 8,5 % en 2009, selon le Fonds monétaire international (FMI), un chiffre qui dissimule toutefois quelques disparités. « Moi, je constate que la vie est devenue hors de prix », s’indigne Souleimane, gérant du supermarché Bravo. Avec un modeste salaire de 700 dollars par mois (500 euros), ce Palestinien avoue qu’il peine à joindre les deux bouts : « Les gens vivent au-dessus de leurs moyens, poursuit-il. Cette prospérité, c’est du vent. Dans mes rayons, il n’y a que des gens de la haute société. » À Ramallah, si le boom économique a stimulé la consommation, il crée aussi un fossé grandissant avec les autres localités palestiniennes de Cisjordanie. Ainsi, en comparaison avec Naplouse, l’autre ville qui monte, l’achat d’une maison est deux fois plus élevé, ­200 000 dollars en moyenne, un prix inaccessible pour l’essentiel de la population. Cette inflation ne freine pourtant ni les promoteurs immobiliers ni le Fonds d’investissement palestinien (PIF), qui prévoit d’injecter prochainement 500 millions de dollars sur ce marché.

Projets colossaux

Plusieurs projets colossaux suivent ainsi leur cours, comme Ersal, un gigantesque complexe de treize tours, en plein cœur de Ramallah. Entamée en 2008, sa construction a nécessité près de 400 millions de dollars d’investissements privés. Le financement est provenu en grande partie d’une firme saoudienne très bien implantée dans les pays du Golfe. « L’idée, c’est de développer un grand centre d’affaires et, en même temps, d’en faire un lieu de passage agréable », explique Ibrahim Eid, dont la société, Arduna (« notre terre »), assure le développement du projet. La maquette qu’il expose fièrement dans son bureau permet d’en prendre toute la mesure : un parc de 12 hectares, un hôtel de luxe et, surtout, une allée piétonne de 500 m qui abritera des dizaines de commerces et un cinéma. « Le plus important, poursuit Ibrahim, c’est que, grâce à Ersal, plus de 3 000 emplois vont être créés. »

Au nord de l’université Bir Zeit, le quartier d’Al-Rihan se trouve à un stade nettement plus avancé. Sur les 2 000 logements programmés, 300 unités ont déjà été achevées. Comme chaque matin ou presque, Mounif Treish inspecte l’état des travaux, accompagné de son chauffeur. Sous une chaleur écrasante, une centaine d’ouvriers palestiniens sont déjà à pied d’œuvre depuis l’aube, aidés par des bulldozers. En Cisjordanie, la scène est d’autant plus surréaliste qu’elle évoque habituellement les colonies juives. « Si Dieu le veut, tout sera fin prêt en 2011 pour l’indépendance », lâche Mounif en descendant de son véhicule. Même lorsqu’il se rend sur le terrain, le directeur du projet Al-Rihan n’abandonne jamais un seul instant son costume-cravate et ses lunettes Ray-Ban. Prudent, il enfile tout de même un casque de chantier avant de partir à la rencontre de ses ingénieurs, dont six femmes. « Je suis assez fier de ce qui est réalisé ici, dit-il. Tout est palestinien à 100 % : les fonds, les entrepreneurs et la main-d’œuvre. J’ai voulu dynamiser notre secteur privé. »

À quelques encablures de là, perché sur des hauteurs, un autre quartier sort de terre grâce à des investisseurs du Qatar. Conçu à la manière d’une banlieue américaine, Rawabi doit permettre à terme de désengorger le centre de Ramallah et ses 40 000 habitants. Là aussi, la somme investie donne le vertige : 800 millions de dollars. Avec ses bureaux d’affaires, ses appartements de luxe et autres galeries marchandes, Rawabi incarne l’émergence d’une nouvelle classe moyenne. Tout comme Al-Rihan, il fait aussi partie de ces projets emblématiques censés favoriser la création d’un État palestinien. Seulement, le concept a ses limites. Bien que le terrain choisi pour sa construction se trouve en zone A, en théorie sous contrôle palestinien, ses concepteurs ont dû batailler ferme avant d’obtenir le feu vert des autorités israéliennes. Autre problème : une portion de la route qui mène au chantier longe la colonie d’Ataret et tarde à être cédée aux Palestiniens. La décision dépend du bon vouloir de l’armée israélienne.

Controverse

Véritable « bulle » en expansion, Ramallah illustre autant l’immense potentiel que les limites du plan Fayyad. Bien loin de la misère de Gaza, la ville palestinienne suscite aujourd’hui la controverse. Ses détracteurs y voient de plus en plus l’illusion d’une prospérité. Pis, un miracle en trompe-l’œil. « Si demain, pour une quelconque raison, l’aide internationale était suspendue ou diminuait, le budget du gouvernement palestinien s’effondrerait et l’économie retomberait à zéro », affirme l’expert Nasser Abdelkarim. En 2009, les donateurs ont apporté 1,3 milliard de dollars, contribuant à hauteur de 22 % au PIB de la Cisjordanie. Mais pourront-ils assumer ce rôle éternellement ? Sans un accord de paix rapide avec Israël, l’exception palestinienne risque bien de se transformer en mirage.

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