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Cet article est issu du dossier «Vénus noire : l'Afrique violée»

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Cinéma

Yahima Torres : l’étoile et la vénus

L'actrice d'origine cubaine Yahima Torres. © Jacques Torregano pour J.A.

Dans "Vénus noire", la jeune Yahima Torres interprète le rôle de Saartjie Baartman, cette femme khoïkhoïe exhibée comme une bête de foire en Europe et morte à 45 ans après avoir sombré dans la prostitution

L’une a le visage fermé, le cheveu court, le regard comme mangé par une douleur intérieure que rien ne pourra atténuer. L’autre n’est pas avare de sourires, ses mèches noires dégringolent jusqu’à ses épaules et ses yeux pétillent d’allégresse. L’une est née vers 1789 dans une Afrique du Sud sous domination boer. L’autre est venue au monde le 14 juin 1980, à La Havane (Cuba), et vit aujourd’hui en France. À partir du 27 octobre, il sera difficile de penser à l’une sans évoquer l’autre – et inversement.

Ce jour-là, le film d’Abdellatif Kechiche, Vénus noire, sort sur les écrans français. La jeune Yahima Torres y interprète le rôle de Saartjie Baartman, cette femme khoïkhoïe exhibée comme une bête de foire en Europe et morte à 45 ans après avoir sombré dans la prostitution. Yahima Torres incarne tellement Saartjie Baartman – plus connue sous le nom de « Vénus hottentote » – qu’après avoir vu le film il est difficile d’accepter qu’une comédienne, non professionnelle de surcroît, puisse être sortie indemne de la peau d’un tel personnage. Et pourtant, elle est là et parle avec entrain de ce premier rôle, rit, se prête avec amusement à la séance photo et raconte son histoire en toute simplicité.

« C’est un peu le rêve de Cendrillon », dit-elle. Effectivement. Yahima Torres est arrivée en France au cours de l’année 2003. Avant, elle vivait à Cuba, fille d’une professeure d’espagnol et d’un officier de la marine marchande. L’ambiance familiale était chaleureuse ; elle est restée proche de ses parents et de ses deux sœurs. De Cuba et des frères Castro, elle ne dira pas de mal. « Je ne peux pas dire que je m’intéresse particulièrement à la politique, mais je n’ai jamais senti de pression. J’aime mon pays. » Mieux, elle souligne à quel point le système scolaire cubain encourage les pratiques culturelles. À l’école, pas une année sans que ne soit montée une pièce de théâtre ou une chorégraphie.

« Depuis toute petite, j’ai grandi dans une ambiance d’échange avec la France », ajoute-t-elle dans un français mâtiné d’espagnol. Mettant fin prématurément à des études de commerce, elle arrive à Paris en 2003 donc et survit en enseignant sa langue à des enfants. « S’installer à l’étranger, c’est difficile, il y a toujours de la nostalgie. Mais j’avais une vraie envie de connaître la France, d’apprendre le français. J’ai rencontré beaucoup de Cubains et j’ai été bien entourée. » L’intégration est douce, progressive.

Dans les rues de Belleville

En 2005, Yahima Torres rencontre par hasard le réalisateur Abdellatif Kechiche, déjà bien connu du public français pour deux films à succès, La Faute à Voltaire et L’Esquive, dans une rue de Belleville, à Paris, alors qu’il travaille sur son troisième long-métrage, La Graine et le Mulet. « Son assistante est venue vers moi et m’a donné son numéro de téléphone. Je lui ai donné le mien, mais j’étais un peu inquiète… J’ai vérifié sur internet, j’ai vu les films qu’il avait réalisés et cela m’a rassurée. » Kechiche con­firme la légende : à Belleville, quelques ­minutes après l’avoir croisée, c’est grâce à ­l’insistance de son assistante qu’il s’est décidé à sillonner le quartier pour la retrouver.

Entre 2005 et 2008, alors que l’idée de raconter la vie de Saartjie Baartman prend pour Kechiche une forme de plus en plus concrète, Yahima garde vaguement le contact. Ils se recroisent à nouveau en 2008, par hasard, à une sortie de métro. En juin, le réalisateur, qui n’est pas satisfait par les castings, lui fait passer des essais. « On a parlé des cheveux, de la prise de poids, de tout ce que demande le rôle », se ­souvient-elle.

Il faut dire que Kechiche a choisi, avec ce film phénoménal, de défendre une position sans concession : le viol – physique, intellectuel, moral – d’une femme comme métaphore du viol d’un continent tout entier. Pendant trois mois, Yahima Torres attend la réponse de Kechiche. « Je n’arrêtais pas de regarder mes mails, mais j’étais confiante, je sentais que ça allait marcher. » Bien vu. En septembre 2008, elle sait qu’elle deviendra la « Vénus hottentote ». Elle se documente, accumule les informations, s’imprègne du scénario, commence à apprendre les rudiments de l’afrikaans.

Même si « on dit à Cuba qu’on a tous du sang africain », même si ses croyances empruntent à la religion yorouba, même si son grand-père a fait la guerre en Angola, même si Fidel Castro « est très ami avec Nelson Mandela », Yahima Torres n’a qu’une connaissance vague de ses propres racines. « Mon arrière-arrière-grand-mère vient de la Martinique », dit-elle. Mais plus qu’intégrer l’Africanité de Saartjie Baartman, Yahima Torres doit se glisser dans son corps – ce corps maltraité, brutalisé, observé comme une curiosité, étudié, disséqué par l’anatomiste Georges Cuvier et mis en bocaux dans l’idée de démontrer que « les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité. »

Yahima Torres suit des cours de théâtre et de danse, se coupe les cheveux et prend quinze kilos. Expérience traumatisante ? Non. « J’étais contente de prendre du poids ! Parfois, j’en perdais pendant le tournage, notamment pour les scènes de danse, et j’étais obligée de reprendre deux kilos dans la foulée ! » L’aide de Kechiche se révèle précieuse. « C’est quelqu’un de respectueux, qui sait ce qu’il veut, mais demande votre avis. Ce n’est pas un comandante ! Avec moi, il a eu beaucoup de patience. J’étais portée par la confiance qu’il a déposée en moi : je voulais tout donner ! »

Et elle donne tout : elle est Saartjie Baartman jusqu’au plus profond des humiliations subies. « Lors des scènes de nu, ce qui m’a aidée, c’est de parler – et puis le respect qu’il y avait entre les acteurs. Pour jouer Saartjie, j’ai trouvé un équilibre qui me permettait de sortir de l’émotion dès que la caméra était coupée. »


Scène de Vénus noire, d’Abdellatif Kechiche. ©MK2

Après quatre mois de tournage, Yahima Torres s’est accordé un voyage à Cuba, un léger sentiment de vide dans le cœur, mais il fallait « laisser Saart­jie ». Ses parents n’ont pas encore vu Vénus noire. Pour sa part, elle a découvert le film in extenso lors de sa première projection, à la Mostra de Venise. « Pendant une demi-heure, je n’ai plus pu parler », confie-t-elle. L’avenir ? « Je ne suis pas totalement sereine, mais je suis calme. Je me prépare, j’essaie de me perfectionner pour la longue car­rière que j’espère avoir. Démarrer avec un rôle aussi fort, cela permet d’apprendre beaucoup. » Quant à l’Afrique, elle es­père ardemment s’y rendre. Ce sera dans la province du Cap-Oriental, en Afrique du Sud, où, depuis le 9 août 2002, repose enfin Saartjie Baartman.

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