Politique

Gbagbo – Ouattara : deux stratégies pour vaincre

Alassane Dramane Ouattara et Laurent Gbagbo, en juillet à Yamoussoukro. © Reuters

Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, arrivés en tête du premier tour de la présidentielle ivoirienne, n’entendent pas ménager leurs efforts pour l’emporter le 28 novembre. En jeu : les voix – très convoitées – de l’ancien président Bédié.

À l’aube du second tour, Laurent Gbagbo n’a plus d’états d’âme. Sa seconde femme, Nady Bamba, a échoué à conquérir le cœur des électeurs musulmans le 31 octobre et a montré ses limites en communication politique. C’est donc à son épouse légitime et combattante de la première heure, Simone Gbagbo, que le chef de l’État a remis les clés de son QG de campagne. « Simone, tu vois avec Affi [Pascal Affi N’Guessan, porte-parole de campagne du candidat et président du Front populaire ivoirien, FPI, NDLR] comment on s’organise », lui a-t-il intimé, le 3 novembre, en achevant de déjeuner à sa résidence de Cocody.

Le lendemain, la première dame mettait pour la première fois les pieds au QG d’Attoban sous l’ovation de militants scandant : « Maman, Maman, Maman… » Un retour en grâce qu’elle a voulu modeste. L’heure n’est pas aux règlements de comptes : Simone a invité Jeannette Koudou – la sœur du président qui avait pris parti pour Nady dans la guerre des coépouses – à lui faire la bise et a demandé à toute l’équipe de campagne de se retrousser les manches pour la bagarre finale du 28 novembre.

Chef de file des conservateurs, elle a négocié avec son époux la mise en place d’une direction restreinte chargée de mieux coordonner l’action de La majorité présidentielle (LMP). Il y a là Pascal Affi N’Guessan, le député William Attéby, le président de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly, Aboudramane Sangaré, numéro deux du FPI, et Alcide Djédjé, conseiller diplomatique et très discret émissaire du chef de l’État.

L’objectif est clair : il faut conquérir l’électorat d’Henri Konan Bédié (plus de 25 % des voix à l’issue du premier tour du 31 octobre), qui a annoncé son ralliement à Alassane Dramane Ouattara (ADO), et reprendre la main dans le Nord. « Dans certaines régions, nos militants n’ont pu aller voter, explique un proche de la première dame. Cela ne se reproduira pas. »

La conquête du "V Baoulé"

Jusqu’à l’ouverture de la campagne officielle, le 20 novembre, la vieille garde a enchaîné les réunions. Le président Gbagbo a livré, le 9 novembre, les ingrédients du succès. « Beaucoup de personnes viennent me demander de l’argent pour battre campagne, a-t-il indiqué. En 1990, quand on implantait le ­multipartisme, les jeunes filles et les jeunes hommes marchaient de village en village à pied. Alors je suis étonné qu’aujourd’hui certains rechignent au labeur et à la fatigue. » Une sortie destinée à remotiver les cadres du parti, amollis par une décennie passée à la tête du pays.

Les époux ont montré l’exemple en se rendant sur le terrain. Dans son fief d’Abobo, une commune du nord d’Abidjan, Simone s’est fendue d’un discours en baoulé. Son mari est, lui, allé à la rencontre des autorités traditionnelles akouées et nanafouées à Kossou, dans le centre-est du pays. Depuis le palais présidentiel, à Yamoussoukro, Laurent ­Gbagbo organise la conquête du « V baoulé », cette région qui lui a préféré le candidat du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) au premier tour.

Le chef de l’État soigne son image. Il sera, promet-il aux Ivoiriens, celui qui pansera les plaies de la guerre et relancera l’économie. Il a sommé son camp de ne pas entonner le refrain de l’ivoirité. Officiellement, donc, son entourage ne parle plus d’ADO comme du « candidat étranger » mais comme de celui… « de l’étranger ».

ADO, quant à lui, laissait jusqu’à récemment le soin à ses proches de dénoncer l’agressivité du camp adverse. « Gbagbo est un homme belliqueux, explique Anne Ouloto, sa porte-parole. Il a passé sa vie à traiter le père de l’indépendance, Félix Houphouët-Boigny, de menteur, avant de jeter les étudiants dans la rue pour conquérir le pouvoir. » Ouattara, lui, cultive une image d’homme d’État au-dessus des querelles partisanes et se pose en rassembleur, bien conscient que sa victoire dépendra de la solidité de l’alliance passée avec les autres formations du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP).

« Être houphouétiste, c’est tenir ses engagements à l’endroit de nos compatriotes mais aussi envers nous-mêmes, à travers la gestion commune du pouvoir par une distribution équitable et juste des postes ministériels et électifs », a-t-il assuré, le 4 novembre, depuis le siège du PDCI à Abidjan. Étaient présents tous les leaders du RHDP, ainsi que l’ex-Premier ministre Charles Konan Banny et Jeannot Ahoussou Kouadio, investi codirecteur de campagne aux côtés d’Amadou Gon Coulibaly, du Rassemblement des républicains (RDR). Le message est visiblement bien passé.

L’ensemble de la famille reconstituée est donc en campagne. Le président de la Jeunesse du PDCI, Kouadio Konan Bertin, a promis de mettre ses troupes au service de Ouattara, et des équipes de femmes du RHDP vont tourner ensemble sur le terrain. ADO a enregistré de nouveaux soutiens, comme celui de Venance Konan, journaliste et écrivain, ancien chantre de l’ivoirité qui a depuis longtemps fait son mea culpa. Il a récemment publié deux tribunes : l’une explique « pourquoi voter Ouattara » et l’autre « les bonnes raisons de ne pas voter Gbagbo ».

Duel télévisé

Pour le candidat Ouattara, qui accuse six points de retard sur son adversaire, l’équation est simple. Il doit mobiliser les deux tiers de l’électorat de ses alliés pour l’emporter. Si Bédié et le RHDP ont bien appelé à voter pour lui, la consigne de vote sera-t-elle suivie ? « Le report des voix ne sera pas systématique, prédit un cadre historique du PDCI. Certains voteront ADO, d’autres Gbagbo, et une partie des électeurs s’abstiendra. » Les consignes du chef pourraient en fait être respectées sur ses terres, notamment dans sa région natale de Daoukro, mais dans les grandes villes, où l’on tend à ­s’affranchir des clivages communautaires, rien n’est gagné. « C’est la raison pour laquelle nous allons mener une campagne très intensive, ajoute Anne Ouloto. On va convaincre de l’utilité de choisir ADO pour changer l’avenir de la Côte d’Ivoire. »

Et de demander l’organisation d’un débat entre les deux candidats. « Gbagbo n’a peur de personne, répond un stratège du palais. Mais c’est difficile à organiser, et les deux hommes jouent dans des registres différents. Ouattara est dans l’expertise lorsque Gbagbo propose une vision. Je crains que le leader du RDR n’entraîne le chef de l’État sur des questions techniques comme Giscard face à Mitterrand, en 1981, quand le premier avait demandé au second le cours du dollar. »

En attendant un hypothétique duel télévisé, programmé jeudi soir, la Côte d’Ivoire se perd en conjectures. Dans le camp présidentiel, on ménage les chefs de village les plus influents en leur distribuant vélos, motos ou 4×4, et l’on mise sur le travail des leaders paysans que sont Georges Bléhoué Aka, président du Conseil national des sages de la filière café-cacao, et Thomas Kouadio Tiako, président de l’Association nationale des riziculteurs de Côte d’Ivoire.

L’opposition riposte en appelant les leaders d’opinion à prendre l’argent du candidat Gbagbo tout en gardant leurs convictions. « L’électorat baoulé, c’est un coffre-fort, explique un proche de Ouattara. Gbagbo est devant mais ne pourra pas l’ouvrir. » Le chef de l’État s’y essaie pourtant avec un nouveau slogan : « Je suis PDCI mais je vote Gbagbo. »

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