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Au cœur de la filière aurifère

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Détenu à 90 % par des Canadiens, le site de Taparko est exploité depuis 2007.

Détenu à 90 % par des Canadiens, le site de Taparko est exploité depuis 2007. © Katrina Manson/Reuters

Depuis quelques années, le Burkina Faso profite de la hausse des cours mondiaux pour développer la filière aurifère. Les résultats sont là. Les critiques aussi. Reportage à Taparko, l’une des six mines industrielles du pays.

Des hors-d’œuvre en pagaille, d’exquis plats cuisinés (de ceux qui tiennent au ventre), des jus de fruits à volonté et un pudding à se damner : on mange bien à la cafétéria de la mine de Taparko. On est à la porte du Sahel, à plus de deux heures de route de Ouagadougou, et, même si ce n’est pas simple, le cuistot, un Canadien, prend soin de satisfaire les convives.

Heureusement, il n’a pas à nourrir les 500 salariés de la Société des mines de Taparko (Somita), détenue à 90 % par la compagnie canadienne High River Gold Mines Ltd et à 10 % par l’État. Ici, seuls sont admis les cadres et les invités. Les autres prennent leurs repas, moins garnis, ailleurs. Ils ne s’en plaignent pas : avant leur grève du 19 août 2009 – la dernière en date –, les ouvriers vivant au village n’avaient droit à aucune collation.

C’est un monde à deux vitesses que donne à voir la mine de Taparko. Au sein de l’immense périmètre géré par Somita – un désert de près de 1 000 km² au milieu duquel trône une imposante usine –, tout est sous contrôle. Chaque étape de la transformation des pépites d’or en lingots est supervisée – et plutôt deux fois qu’une. Chaque présence étrangère au domaine est annoncée, enregistrée, surveillée. Ici, les « stops » semblent ridicules, tant la vision est large sur ces chemins de poussière ; pourtant, il n’est pas un conducteur qui ne les marque avec insistance.

Réhabilitation anticipée

Tout est prévu à Taparko. Y compris l’après car, quand le filon sera épuisé, il faudra bien partir. « L’environnement est au cœur de nos préoccupations », assure l’un des responsables qui nous reçoit dans le bâtiment administratif surclimatisé. Aussi, Sayouba Sawadogo, ancien fonctionnaire burkinabè, aujourd’hui chargé par Somita des questions environnementales, veille chaque jour à réduire au maximum les risques de pollution : toutes les boues sont canalisées et parquées dans une immense piscine protégée par une membrane imperméable.

Un site d’enfouissement a été construit. Tous les deux mois, des échantillons d’eau des forages environnants sont prélevés – « les résultats sont bons, il n’y a aucun problème ». Un plan de réhabilitation du site est même déjà enclenché. À la place de la fosse principale, un immense cratère visité nuit et jour par des dizaines de camions et régulièrement dynamité, se trouvera dans trente ou quarante ans un lac bordé d’une forêt, annonce Mario Boissé, notre guide au fort accent québécois.

Une « industrie-providence » ?

Personne au Burkina Faso ne conteste ces précautions. La question sociale, elle, prête moins au consensus. « On fait de gros efforts pour embaucher des gens du coin. Sur 502 salariés, on ne comptait au premier trimestre 2010 que 23 expatriés. La majorité des employés est recrutée au Burkina Faso et, à compétence égale, on donne la priorité aux habitants du village de Taparko », assure la direction de Somita. Le problème, c’est qu’ils sont rares ceux du coin qui possèdent les compétences requises.

De l’autre côté de la « frontière » – car c’en est une, avec check-point, grillage et dépôt de papiers d’identité –, l’enthousiasme est moins communicatif… Au village, situé à 3 km, « la population croupit dans la misère », dénonce Honoré Sawadogo, un représentant syndical. Avant que Somita n’arrive, Taparko n’était qu’un hameau où se regroupaient quelques orpailleurs et des éleveurs. Aujourd’hui, c’est une petite ville. Plusieurs quartiers ont été édifiés à l’arrivée des ouvriers. Des maisons en terre, pour la plupart, sans électricité, « dans lesquelles on étouffe », se plaint Samuel, un manœuvre venu du Sud en 2008.

Contrairement à ce qui s’est fait à Essakane, une mine située plus au nord, Somita n’a pas financé les logements à Taparko. « On a indemnisé les quelques propriétaires de cases qu’on a dû déloger, précise Sayouba Sawadogo. On a réhabilité des forages, et on est en train de construire une école de trois classes. » École, rappelle son homonyme syndicaliste, Honoré, « qui aurait dû être construite dès 2007 »…

Chez Tantie PMU, le seul maquis du village, on énumère sans se faire prier les griefs contre la compagnie canadienne : elle n’embauche pas assez de locaux, les conditions de travail sont éreintantes, elle pompe toute l’eau du barrage de Yalgo (situé à quelques kilomètres) au détriment des cultivateurs. Certains estiment même que c’est à Somita d’organiser des activités festives. Au Burkina Faso, on attend beaucoup de l’industrie aurifère. Trop ? « Non, soutient Lassana Simporé, le secrétaire général du Syndicat des travailleurs de la géologie, des mines et hydrocarbures. Ces sociétés prennent nos terres et nos richesses nationales. Il est normal qu’elles construisent des écoles et des logements. »

Tout sauf l’orpaillage sauvage

La question est d’autant plus sensible que l’or est rapidement devenu le produit phare du pays. Entre 2008 et 2009, le Burkina Faso a plus que doublé sa production, passée de 5 à plus de 11 tonnes. Pour la première fois, en 2009, les exportations d’or (270 millions d’euros) ont dépassé celles du coton (180 millions).

Une tendance qui devrait se confirmer dans les années à venir : le gouvernement vise une production de 22 t en 2010 et devrait bientôt promulguer un nouveau code minier pour attirer les investisseurs. Le pays compte aujourd’hui six mines industrielles, toutes ouvertes entre 2007 et 2010, toutes gérées de la même manière (par une société détenue à 90 % par une compagnie étrangère et à 10 % par l’État) et au moins autant de sites en exploration. Cet essor inquiète.

« L’industrie aurifère manque de transparence. Les sociétés paient des taxes à l’État, mais celui-ci ne fait rien pour les populations locales. On le voit à Taparko », regrette Pierre Dabiré, membre de la coalition Publiez ce que vous payez (PCQVP). « Il y a des règles, mais l’État n’a pas les moyens de contrôler tous les sites », déplore Lassana Simporé. Au gouvernement, on reconnaît ces manques : « On doit encore travailler », souffle un conseiller du Premier ministre.

Inaugurée en 2007, la mine de Taparko a été la première à prendre du service depuis le désastre de Poura, un site géré par l’État, fermé du jour au lendemain en 1999, sans aucune précaution environnementale. Ses dirigeants présentent Taparko comme un modèle de participation au développement du pays et, même si tout le monde n’est pas de cet avis, « mieux vaut avoir un site industriel qui ne redistribue pas suffisamment les richesses qu’un site d’orpaillage sauvage », admet Pierre Dabiré. Ces lieux de dépravation environnementale et sociale, qui se comptent par centaines, sont « une catastrophe », estime le ministre des Mines, Abdoulaye Abdoulkader Cissé. À Taparko, au moins, la prostitution ne court pas les rues et l’eau est potable. Même les clients de Tantie PMU en conviennent. 

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