Culture

Faites votre marché !

"Ancestors Gaze", du Ghanéen Brahim el-Anatsui, vendu 32 500 euros. © Articurial

Après la maison de ventes aux enchères Gaïa, Artcurial et Pierre Bergé & associés se lancent dans l’art africain contemporain. Sans que les œuvres, pour l’instant, rencontrent le succès de l’art dit tribal auprès des collectionneurs. Explications.

Acheter de l’art africain contemporain ? Allez-y, c’est le moment ! « Le contexte est très bon pour l’investisseur, explique Fabian Bocart, directeur des recherches quantitatives chez Tutela Capital. Les prix sont plus que raisonnables pour des travaux de grande qualité. On peut s’offrir des pièces de maître pour 12 000 euros ! » Et il poursuit : « Nous sommes à l’aube de ce qui va se passer quand les Africains vont se rendre compte de leur richesse. Profitons-en ! Achetons avant qu’ils ne se réveillent ! » Les propos peuvent paraître cyniques, mais ce sont ceux d’un homme dont le job est de conseiller des collectionneurs qui veulent placer de l’argent et considèrent l’art comme un investissement. Rien à voir avec un mécène ou un philanthrope.

En la matière, il a raison : les Africains sommeillent encore. Ou du moins dormaient-ils à poings fermés, le 24 octobre dernier, lors de la vente « Africa scènes I » organisée par la maison Artcurial à Paris. Sur plus de quatre-vingts œuvres mises aux enchères ce jour-là, seules vingt-trois ont trouvé preneur, pour un montant total de 209 073 euros. Le record étant atteint par un tableau de l’école Tingatinga signé R. Chiwaya (Gold Spotted Leopard & Friend the Songbird) adjugé à 36 800 euros. C’est peu, notamment comparé aux prix atteints par l’art dit tribal lors des ventes aux enchères du même type. À titre d’exemple, un cavalier sénoufo de Côte d’Ivoire était vendu quelques mois plus tôt, chez Sotheby’s, pour la bagatelle de 336 750 euros. Et lors de la même vente, une statue d’ancêtre hemba de RD Congo atteignait 840 750 euros !

Et voilà ! Les mots à ne pas écrire l’ont été et il est déjà possible d’entendre les spécialistes pousser des hauts cris contre l’impudent journaliste. Attention, terrain glissant ! Art contemporain et art ancien, fussent-ils tous deux africains, ne peuvent – ne doivent – en aucun cas être mis dans le même panier. Explications de Pierre Jaccaud, directeur artistique de la Fondation Blachère : « Le marché de l’art dit ethnique a eu le temps de se construire – des collections importantes ont été bâties. Les pièces africaines viennent aujourd’hui majoritairement des collectionneurs occidentaux. Il existe un vrai business, des revues spécialisées, des galeries, des musées… Le marché de l’art contemporain, par définition, est récent. » Même son de cloche chez Nathalie Mangeot, commissaire-priseur de la maison de ventes aux enchères Gaïa : « L’art traditionnel appartient à l’Histoire, il y a un véritable recul. De grandes collections associées à la création française – je pense notamment à celle du surréaliste André Breton – ont été vendues et le marché a explosé. » Ainsi, en intégrant l’esthétique africaine dans leurs tableaux, des artistes comme Pablo Picasso (Les Demoiselles d’Avignon), Amedeo Modigliani (Tête de Caryatide) ou Alberto Giacometti (Femme cuillère) ont sans le savoir favorisé le goût occidental pour les arts cultuels d’Afrique. Les pillages de la colonisation puis l’appétit des marchands se sont conjugués pour que les plus belles œuvres se retrouvent en Europe ou aux États-Unis. « L’art classique a une longueur d’avance, il a été validé par l’Histoire », conclue Jean-Philippe Aka, directeur de la Heartgalerie (Paris) et consultant sur la vente organisée par Artcurial. Somme toute, rien de surprenant : la réalité est identique si l’on compare l’art contemporain occidental à l’art moderne. Les prix des œuvres de Damien Hirst ou de Jeff Koons n’atteignent pas ceux de Gustav Klimt ou de Pablo Picasso…

Patrimoine

Pour osée qu’elle soit, la comparaison a tout de même le mérite de mettre en lumière les obstacles qui empêchent – pour l’instant – l’art africain contemporain d’acquérir la place qu’il mérite sur le marché international. S’ils sont nombreux, ceux qui protestent contre le pillage patrimonial dont l’Afrique fut la victime, parfois consentante, des années durant, plus rares sont ceux qui décident d’investir pour acquérir le patrimoine du temps présent. Sur le continent, peu de collectionneurs, de galeries, de musées intéressés par les œuvres des plasticiens africains. « Pour que le prix d’une œuvre monte dans une vente aux enchères, il faut que deux offres s’affrontent, explique Jean-Philippe Aka. Les Africains doivent se mobiliser. Tout comme les Chinois ont acheté de l’art chinois pour soutenir leurs artistes… » Nathalie Mangeot poursuit : « C’est un gros problème pour le marché, et pour les artistes, de n’avoir que des collectionneurs qui vivent en Europe. Il faudrait une vraie reconnaissance institutionnelle nationale. » Et il est vrai que cette dernière est loin d’être au rendez-vous. Hormis quelques exceptions toujours mises en avant – la Fondation Zinsou au Bénin, ou le cas particulier de l’Afrique du Sud –, rares sont les initiatives menées en faveur de l’art en Afrique subsaharienne. Peu professionnelle, la filière manque aussi de publications spécialisées permettant de médiatiser le travail des Chéri Chérin, Barthélémy Toguo, George Lilanga ou encore John Goba. « Il n’y a pas assez d’acteurs ! s’exclame Pierre Jaccaud. Le jour où les entreprises africaines vont croire en leurs propres artistes, les prix vont monter. »

Rolex et compagnie

En France, l’intérêt pour les artistes africains demeure marginal. Pas de musée dédié comme le Smithsonian National Museum of African Art de Washington, des expositions collectives si rares qu’on peut citer les principales de tête (« Les Magiciens de la terre », 1989 ; « Africa Remix », 2005), bref, une présence ponctuelle peu visible. « En France, la politique culturelle est téléguidée par la diplomatie », affirme le galeriste belge Pascal Polar, qui défend le travail du Franco-Soudanais Hassan Musa. « Il est frappant de voir qu’à l’heure du cinquantenaire des indépendances africaines il n’y a rien eu d’important dans les musées français, alors que la Belgique et l’Allemagne ont proposé de grandes manifestations. En France, zéro, nada, la diplomatie française ne s’intéresse plus à l’Afrique ! » Avec le franc-parler qui est le sien, il ajoute : « En Afrique, les dirigeants ne s’intéressent pas à la culture. Les arts plastiques ne sont pas défendus par le monde africain, qui méconnaît parfois sa propre culture. Ceux qui ont de l’argent, c’est Rolex et compagnie ! »

Conséquence : ce sont les Occidentaux qui déterminent le goût et « font » les prix. « Ils achètent en fonction de l’image qu’ils ont de l’Afrique, explique Fabian Bocart. Passionnés par l’art tribal, ils cherchent à s’en rapprocher. » Preuve de cette tendance : l’œuvre Ancestors Gaze, de Brahim el-Anatsui, réalisée avec des morceaux de bois rappelant des sculptures anciennes a atteint 35 200 euros lors de la vente Artcurial.

Indice des prix de l’art africain contemporain

Source : Tutela capital investment outlook – contemporary africain art, août 2010

De quoi désespérer ? Certes pas. Même si, selon l’indicateur de Tutela Capital, les prix auraient baissé de 10 % à 20 % sur les dix dernières années, des éléments tangibles permettent de penser, comme Jean-Philippe Aka, qu’on est « à la veille d’un déclenchement ». La maison Gaïa a donné une impulsion fondatrice en organisant des ventes de manière régulière – ce qui n’a pas eu l’heur de plaire à quelques individus prompts à s’arroger la « paternité » d’un artiste… « Il n’y a aucune raison de ne pas persévérer, soutient Nathalie Mangeot. D’autres s’y mettent, nous avons eu raison de nous atteler à la tâche. » On l’a vu : Artcurial vient d’emboîter le pas. Et en mai dernier, à New York, la vente Africa de Phillips de Pury & Company totalisait 1 401 038 dollars, avec une œuvre de Yinka Shonibare (Man on Unicycle) vendue à 108 100 dollars (77 000 euros). Le 23 novembre prochain, la maison Pierre Bergé & associés proposera cent soixante ans de photo africaine aux amateurs. Autre preuve de l’intérêt suscité par l’art africain contemporain : Robert Devereux, l’ancien partenaire et beau-frère de Richard Branson, le patron de Virgin, a vendu pour près de 300 000 livres (352 000 euros), chez Sotheby’s (le 3 novembre), sa collection d’art contemporain occidental pour créer l’African Arts Trust visant à soutenir les plasticiens africains.

« Le contexte est favorable, il faut en profiter », clame Jean-Philippe Aka. Et ce n’est pas Fabian Bocart qui le contredira : « Il est aujourd’hui possible d’investir sans supporter le risque politique… et en bénéficiant de la croissance économique africaine. » Tout en gardant en tête que tout ne se passe pas dans les salles de vente, et que ce n’est pas parce qu’un artiste se vend à des millions de dollars que l’Histoire retiendra son nom. Pour Jean-Philippe Aka, une seule certitude : « La révolution, c’est en Afrique qu’elle se fera. » 

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