Défense

Bras de fer au sommet

Seif el-Islam Kaddafi à l'université du Caire, le 5 mai 2010. © Amr Dalsh/Reuters

Dauphin réformateur et putatif de Mouammar Kadhafi, Seif el-Islam est la cible d’attaques répétées de la part des Comités révolutionnaires. Qui ne veulent entendre parler ni d’État de droit ni de lutte anticorruption en Libye.

« C’est dur de réinventer un pays », avait soupiré Seif el-Islam Kadhafi devant un visiteur étranger, il y a quelques mois. Celui que l’on considère comme le dauphin réformateur et putatif de Mouammar Kadhafi est en effet la cible d’attaques répétées de la part des très conservateurs Comités révolutionnaires, sortes de Gardiens de la révolution à la sauce libyenne. En témoignent les coups de boutoir assénés au groupe de presse Al-Ghad (Demain), contrôlé par Seif el-Islam depuis sa fondation, en 2007. Durant la première quinzaine de novembre, l’une de ses publications phares, l’hebdomadaire Oea, a été interdite, l’agence Libya Press, créée par Al-Ghad il y a quatre mois, a été fermée et une vingtaine de ses journalistes ont été arrêtés et détenus pendant quatre jours dans les locaux de la sécurité intérieure avant d’être relâchés sur ordre du « Guide ».

Slimane Dougha, un journaliste exilé rentré au pays à l’initiative de Seif pour prendre la présidence du groupe de presse, a dû démissionner. « Ce qui s’est passé, a-t-il déclaré à Londres, où il préfère résider à nouveau en attendant des jours meilleurs, est le résultat d’une lutte entre les partisans de l’instauration de l’État de droit et leurs adversaires. Ces derniers ont vu leurs intérêts menacés par le projet de réformes [de Seif, NDLR] pour le développement et la renaissance de la Libye. »

À l’origine de ce bras de fer, la liberté de ton des médias de Seif, inconciliable avec la pensée unique cultivée par le Mouvement des comités révolutionnaires (MCR), créé en 1977 par le « Guide » pour renforcer son pouvoir, qu’il partageait depuis 1969 avec ses compagnons au sein du Conseil de la révolution, et inciter les masses à pratiquer le « pouvoir populaire ». Depuis, l’une des principales missions du MCR, qui dispose de plusieurs milliers d’hommes armés, est de combattre tous ceux qui s’opposent au régime de Kadhafi. Tribunaux d’exception, chasse à l’homme, assassinats d’opposants, en Libye et à l’étranger, abus de pouvoir et corruption ont mené au chaos qui prévaut aujourd’hui. L’État est au bord de la crise à cause de « corrompus qui se cachent derrière des slogans révolutionnaires », écrivait Oea, le 28 octobre, dans un éditorial que ne renierait vraisemblablement pas Seif el-Islam. « La corruption, le favoritisme et le trafic d’influence, poursuit l’éditorialiste, sont un cancer qui ronge le corps de l’État libyen, et il faut l’éradiquer d’urgence avant qu’il ne soit trop tard. » Et Oea d’appeler le « Guide » à prendre la tête d’un « assaut final » pour « assainir la révolution » et à nommer aux postes clés de l’État les quatre compagnons encore vivants – sur douze – qui composaient avec lui le Conseil de la révolution.

"Un État dans l’État"

Depuis que Seif el-Islam, fort de son rôle décisif dans la normalisation des relations entre la Libye et les pays occidentaux en 2005, s’est donné une stature de « présidentiable », il est dans le collimateur de la vieille garde, qui a réussi à bloquer plusieurs de ses initiatives. En vertu du principe Kadhafien selon lequel toute activité politique doit avoir pour cadre les seuls congrès populaires de base, le MCR a ainsi pu empêcher, parfois par la force, la tenue, en 2008 et en 2009, de forums que le groupe Al-Ghad se proposait d’organiser pour débattre avec la population des projets de réformes politiques et économiques lancés par Seif el-Islam. Le MCR a aussi réussi à repousser l’adoption d’un projet de Constitution inspiré par le même Seif en 2009, la Loi fondamentale précédente ayant été supprimée dans les années 1970 et remplacée par les préceptes du Livre vert de Kadhafi. Le projet, que les ténors du MCR jugent inutile, vise à instaurer l’État de droit, à organiser la vie politique et à introduire une forme d’élections démocratiques dans le cadre du système de pouvoir populaire en place. Mais Seif n’en démord pas, allant jusqu’à rejeter le poste de numéro deux que lui propose son père, arguant qu’il faut au préalable adopter une Constitution.

En septembre dernier, lors d’un colloque organisé par le barreau de Benghazi avec le soutien de la fondation Kadhafi, qu’il préside, l’avocat réformiste Omar Habbassi a présenté une étude juridique dont il ressort que le MCR se comporte en réalité comme un parti, en violation d’une loi toujours en vigueur bannissant la formation de mouvements politiques en Libye. « Le MCR s’est imposé à nous, il est un État dans l’État et doit donc être dissous », a asséné Habbassi. Réponse cinglante du MCR, qui rejette cette thèse en bloc et menace d’« éliminer » tous ceux qui ne s’aligneraient pas sur ses positions.

Exit Saadi et Mootassem

À la veille de sa fermeture, l’agence Libya Press a révélé qu’Ahmed Ibrahim, ancien homme fort du régime, figure emblématique des Comités révolutionnaires et cousin du « Guide », s’échinait à faire interdire la nomination à de hautes fonctions d’exilés politiques rentrés au pays. La manœuvre est claire : empêcher ces exilés, que Seif encourage depuis plusieurs années à rentrer au bercail, de venir renforcer les rangs des réformateurs, à l’instar de plusieurs d’entre eux devenus journalistes dans le groupe Al-Ghad.


Il reviendra au "Guide" de trancher le différend entre Seif et les conservateurs.
© Amr Nabil/AP/Sipa

La vieille garde a-t-elle un autre « cheval » à opposer à Seif el-Islam en cas de besoin ? On a souvent dit que ses frères et sa sœur pourraient être d’éventuels rivaux. Certaines figures du MCR ont même misé un moment sur Saadi, puis sur Mootassem. Depuis, ils ont dû déchanter. Les deux frères ont perdu tout crédit, et l’influence qu’ils auraient acquise auprès des officiers de l’armée, où ils commandaient des unités d’élite, n’est plus qu’un souvenir. L’été dernier, Kadhafi leur en a retiré la responsabilité pour la confier au ministère de l’Intérieur.

Saadi s’est reconverti dans les affaires (immobilières) et surtout dans la production cinématographique. Quant à Mootassem, il a été écarté en douceur, durant le premier semestre 2010, du Conseil de sécurité nationale, qu’il présidait et qui avait été créé sur mesure pour lui en 2007. À ce poste, il a tenté d’étendre ses attributions pour inclure la supervision des services de sécurité, a négocié de gros contrats d’armement avec les Russes, et a été reçu au département d’État, à Washington, par Hillary Clinton. Un autre frère, le turbulent Hannibal, célèbre pour ses frasques dans les capitales européennes, dirige la Compagnie libyenne de transport maritime, où il a suffisamment d’affaires à traiter. Les deux fils cadets du « Guide », Khamis et Seif el-Arab, poursuivent discrètement leur carrière dans l’armée et ne semblent pas avoir été atteints par la folie des grandeurs de leurs aînés.

Enfin, Aïcha, la seule fille de Kadhafi, demeure un mystère. D’autant qu’il n’est pas à exclure que son père, sur un coup de tête ou un coup de cœur, juge un jour que cette femme, dont il est très proche, pourrait bien être son « homme », et décide de la propulser sur le devant de la scène politique. Avocate, à la tête de l’association humanitaire Waatassimou, mariée à un officier de la tribu paternelle des Gueddafi, cette femme de caractère, qui a acquis sa culture politique à Hyde Park, à Londres, dans le jardin du Luxembourg, près de la Sorbonne, à Paris, et dans les capitales du Proche-Orient, a en tout cas le profil idoine. Mais elle n’est pour le moment qu’un outsider.

Malgré ses déboires avec la vieille garde, ou plutôt grâce à eux, Seif el-Islam demeure à ce jour l’unique favori dans la course à la succession. C’est au seul « Guide » qu’il reviendra, le moment venu, de faire sauter les éventuelles résistances au sein du MCR, des services de sécurité, à la tête de l’armée et dans les tribus. Si tant est qu’il décide de les faire sauter…

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