Politique

Candidat Houngbédji

Adrien Houngbédji le 16 juillet, à Cotonou. © APA

Candidat pour la quatrième fois à la présidentielle, Adrien Houngbédji n’a jamais eu, sur le papier, autant de chances de l’emporter. Pour celui qui aura bientôt atteint la limite d’âge, c’est maintenant ou jamais. Retour sur un parcours fait d’exil et de luttes.

Quand on lui dit que la campagne pour l’élection présidentielle de mars 2011 sera pour lui le dernier combat et la mère de toutes les batailles, Adrien Houngbédji, 68 ans, fait mine de s’étonner : « Vous croyez ? Je n’y avais pas pensé. Pour moi, le pouvoir est une ambition, pas une obsession. » Et pourtant : candidat pour la quatrième fois à la magistrature suprême, celui qui sera investi le 18 décembre, à Cotonou, par l’Union fait la nation (Un) – rassemblement des partis d’opposition au président sortant Thomas Boni Yayi – sait qu’il n’a jamais eu, sur le papier, autant de chances de l’emporter. Il sait aussi que, limite d’âge constitutionnelle oblige, cette fois sera la dernière. Soutenu par une coalition Sud-Sud, allant du social-démocrate Bruno Amoussou à la très libérale famille Soglo, dont les scores cumulés au premier tour de la présidentielle de 2006 dépassaient les 55 %, Adrien Houngbédji, quoi qu’il en dise, ne pense donc qu’à cela depuis ce jour de novembre 2008 où, à l’issue d’un conclave tenu à Bohicon, il brandit avec ses alliés la calebasse symbolique, scellant leur pacte commun. Lui qui a ses entrées au secrétariat général de l’Élysée et au palais présidentiel de Ouagadougou répète à ses interlocuteurs que le Bénin de Boni Yayi est devenu un État quasi mafieux, dont le chef mériterait d’être traduit devant la Haute Cour de justice. Sous ses allures d’avocat policé, cet homme au parcours parfois déroutant est, il est vrai, un bretteur redoutable. Retour sur une vie chahutée, entre prison, prétoire et politique…

Adrien Houngbédji est né le 5 mars 1942 à Aplahoué, pas très loin de la frontière avec le Togo, dans une famille de fonctionnaires de l’administration coloniale. Son père, sous-officier des douanes, est originaire de Porto-Novo. Sa mère est une descendante en ligne directe du défunt roi Guézo d’Abomey. L’un est goun, l’autre fon. De cette double appartenance à ces deux villes historiquement rivales, Houngbédji saura plus tard tirer profit pour apparaître comme le rassembleur de l’électorat sudiste. Élève doué, il obtient, son bac en poche, une bourse pour poursuivre ses études en France. Doctorat d’État en droit, diplômes de l’École nationale de la France d’outre-mer et de l’École nationale de la magistrature, le tout en à peine sept ans : l’itinéraire s’annonce prometteur. De retour à Cotonou en 1967, le voici nommé procureur de la République et commissaire du gouvernement auprès du tribunal militaire, chargé de faire condamner les « traîtres » et les « corrompus » pour le compte de la junte au pouvoir. Après huit mois d’exercice, c’est le clash. Le procureur Houngbédji, à qui le Premier ministre avait enjoint de réclamer vingt ans de prison à l’encontre d’un colonel poursuivi sur la base d’allégations fantaisistes, refuse d’obtempérer. Mieux, il demande à l’audience l’acquittement du prévenu, avant de remettre sa démission. Il a 26 ans et, déjà, tout Cotonou apprend à connaître son nom.

Passé à tabac

Interdit de magistrature, le voici avocat. Il fonde un cabinet qui prospère rapidement, applaudit à l’arrivée au pouvoir de Mathieu Kérékou en 1972 et commence à faire de l’argent. En 1974 éclate l’« affaire Kovacs », une sombre histoire de corruption du Comité militaire révolutionnaire à laquelle est mêlée une personnalité béninoise connue, Bertin Borna, représentant de l’ONU à Dakar. Borna demande à Houngbédji d’être son conseil. Ce dernier accepte et se rend au Sénégal pour rencontrer son client et constituer son dossier. Lors de son retour à Cotonou, il est arrêté à l’intérieur même de l’avion d’Air Afrique, passé à tabac, puis incarcéré à la prison centrale. Motif : « Agent du néocolonialisme, comploteur, élément subversif. » Transféré au camp de la gendarmerie, Adrien Houngbédji sait ce qui l’attend : un jugement expéditif et une lourde condamnation. Le 5 mars 1975, un mois après son arrestation et jour de ses 33 ans, profitant d’un moment d’inattention de ses gardiens, il s’évade à l’heure de la douche, simplement vêtu d’un caleçon et d’une serviette de bain. Des complices le font passer au Nigeria, direction Lagos, puis Paris, où il vit seul les prémices de quinze années d’exil. Ulcéré, Kérékou fait aussitôt arrêter les gendarmes du camp mais aussi les parents, l’épouse et les enfants du fugitif. Pour faire bonne figure, il exige que Houngbédji soit condamné à mort par contumace – une sentence qui sera répétée à deux reprises au cours de la décennie, à l’issue de procès d’exception.

Désormais très engagé contre le régime militaire (il milite aux côtés de l’ex-président Émile Derlin Zinsou), Adrien Houngbédji s’installe d’abord à Dakar, où il donne des cours en faculté de droit, puis à Libreville. Dans la capitale gabonaise, il ouvre un cabinet d’avocat bientôt si prisé que le président Omar Bongo Ondimba s’y intéresse. À partir de 1983, Me Houngbédji gère certaines des affaires privées de ce dernier, lequel le prend sous son aile et s’efforce de le réconcilier avec Mathieu Kérékou. En août 1989, c’est à bord d’un avion de la présidence du Gabon, flanqué d’un ministre d’État et du chef de la garde républicaine d’Omar Bongo Ondimba, qu’Adrien Houngbédji rentre à Cotonou. Par mesure de prudence, le séjour ne dure que quelques heures, le temps pour l’opposant de s’entendre confirmer par le chef de l’État qu’il est bien amnistié et de se recueillir sur la tombe de son père. Mais la brèche est ouverte. Six mois plus tard, Houngbédji revient au pays pour participer à la conférence nationale. Cette fois, l’exil a pris fin.

Double virage politique

Place désormais à la politique. L’avocat s’y jette à corps perdu. Il crée le Parti du renouveau démocratique (PRD), fait élire une vingtaine de députés et devient président de l’Assemblée nationale. Candidat à l’élection présidentielle de 1996, il décide de soutenir au second tour non pas le sortant Nicéphore Soglo, mais son ennemi d’hier, Mathieu Kérékou, qui tente – et réussit – un spectaculaire come-back. Motif de ce choix pour le moins paradoxal : « Soglo à l’époque ne m’avait pas laissé le choix. Il voulait étouffer le PRD. Kérékou, lui, a su composer. » Reconnaissant, l’ancien « grand camarade de lutte » de retour aux affaires nomme Adrien Houngbédji au poste de Premier ministre. Cet étrange attelage entre le dictateur devenu démocrate et son ex-condamné à mort durera deux ans. En 1998, en désaccord sur la gouvernance, Houngbédji démissionne et rejoint à pas feutrés les rangs de l’opposition. Lors de la présidentielle de 2001, à laquelle il est de nouveau candidat, il se solidarise avec Soglo et boycotte le second tour. Entre-temps, il a regagné le perchoir de l’Assemblée. Le double virage politique négocié en cinq ans par l’enfant d’Aplahoué a fait de lui un acteur incontournable du très complexe (et très mouvant) échiquier béninois.

Mars 2006. Après une campagne réduite au minimum (le corps électoral est convoqué par Kérékou, qui ne se représente pas, l’avant-veille du scrutin), Adrien Houngbédji s’incline pour la troisième fois dans la course à la magistrature suprême, avec un peu moins de 25 % des voix au second tour, face à Thomas Boni Yayi. Coupant court aux contestations de son propre camp, qui menacent de dégénérer, le vaincu reconnaît aussitôt sa défaite. Le geste est remarqué et, dès le lendemain, le vainqueur, flanqué de l’ambassadeur de France, vient lui rendre visite à Porto-Novo pour le remercier. Houngbédji sait que, sans une vraie alliance Sud-Sud (60 % de l’électorat), ses chances de l’emporter en 2011 (dernière élection à laquelle il pourra participer, la limite d’âge étant de 70 ans) sont quasi nulles. Il se lance aussitôt avec d’autres dans un processus de rassemblement de l’opposition derrière un candidat unique. L’Un prend ainsi forme à la veille des municipales de 2008 sur la base d’un principe de rotation inédit. Adrien Houngbédji en sera le candidat pour l’échéance de mars 2011 ; et Léhady Soglo, 50 ans, lui succédera pour celle de 2016. Les négociations pour parvenir à cet accord gagnant-gagnant n’ont pas été simples, d’autant que les garanties données au fils de l’ex-président Soglo n’ont pas été gravées dans le marbre.

Elles n’ont pas été écrites, certes, « mais elles ont été dites publiquement, ce qui a valeur d’engagement », assure Houngbédji. « Si Léhady remplit les conditions, s’il se montre rassembleur, ce sera lui, c’est évident », poursuit-il avant d’écarter toute idée de faire modifier la Constitution afin de pouvoir rempiler dans cinq ans : « Pour qui me prenez-vous ? Personne ne changera notre Constitution. »

Avocat fortuné

En attendant, la campagne est déjà lancée et l’avocat n’entend pas la mener à fleurets mouchetés. Même s’il prend aujourd’hui quelques distances avec sa déclaration de juillet, dans laquelle il exprimait son souhait de voir le chef de l’État déféré devant la Haute Cour de justice (« il ne s’agit pas de faire un procès politique et, en toute hypothèse, ce sera à la prochaine Assemblée élue d’en décider »), Houngbédji n’en démord pas : Boni Yayi doit rendre des comptes. « Le président s’est compromis dans une affaire de collecte d’épargne au détriment de sa population. Deux cent mille Béninois ont été lésés. C’est une question d’équité, martèle-t-il, ce monsieur est en train de dériver et l’État avec lui. » De son côté, le camp présidentiel rend coup pour coup. Il y a quelques mois, un acte notarié certifiant que le candidat de l’Un s’était offert un luxueux appartement à Neuilly avec de l’argent transféré depuis le Togo voisin a été publié par des journaux proches du pouvoir. « Un faux ! » s’insurge Houngbédji, qui, s’il possède effectivement quelques biens en France, assure les avoir acquis grâce à ses revenus d’avocat fortuné au Gabon (« le notaire en question a reconnu devant huissier qu’il n’avait jamais signé un tel acte »). Pour le duel qui s’annonce, face à un Thomas Boni Yayi qui est loin d’être dépourvu de munitions, Adrien Houngbédji entend cette fois être le meilleur tireur.

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