Politique

Sahara : après Laayoune…

En réponse au mouvement de protestation qui a secoué la région il y a un mois, Rabat procède à de nouvelles nominations et annonce une réforme en profondeur de la gouvernance et des institutions locales.

Mis à jour le 24 décembre 2010 à 10:10

Un mois après le démantèlement du camp de Gdeim Izik, qui a coûté la vie à douze Marocains, dont dix membres des forces de l’ordre, un calme précaire règne dans les rues de Laayoune. « Les habitants de la ville veulent regarder vers l’avenir. Ils espèrent qu’on va enfin répondre à leurs exigences sociales et prendre en compte leurs besoins les plus urgents », explique un journaliste de Laayoune TV. Après la stupeur et la tristesse, l’heure est au bilan. « Tout cela ne serait pas arrivé si on n’avait pas laissé pourrir la situation sociale et si on avait été plus rigoureux sur la gouvernance, poursuit le journaliste. Il va falloir faire table rase du passé. Sinon, on n’est pas à l’abri de nouvelles émeutes. »

Mais comment cette région, choyée par le royaume, développée à coups de milliards de dirhams, a-t-elle pu devenir le terreau d’autant de frustrations et d’un tel malaise social ? Les réponses des autorités seront-elles à la hauteur des défis posés par les émeutes de Gdeim Izik ? 

Aux racines du mal

« Des emplois, des logements et des terrains ! » Tel était le leitmotiv des habitants du campement qui s’est installé au début d’octobre dans les faubourgs de Laayoune, la ville la plus importante des provinces du Sud avec 190 000 habitants. « Le camp de la protestation et de la dignité » révèle alors aux Marocains et au reste du monde l’étendue du malaise économique et social dans les provinces sahariennes.

Pourtant, à l’instar des autres villes de la région, Laayoune est longtemps passé pour un véritable eldorado aux yeux des « Marocains du Nord ». « Dans le Sud, on peut gagner beaucoup d’argent. La vie est moins chère et il y a du travail », explique Fatima, une employée de maison à Casablanca dont les deux frères se sont installés à Laayoune il y a cinq ans. Dorlotées par les autorités, les provinces sahariennes ont un statut à part. Très présent, l’État y est à la fois le premier investisseur et le premier employeur. Pour rendre la région attrayante, les fonctionnaires venus du reste du pays bénéficient d’une prime annuelle de 25 % à 75 % de leurs salaires et ont accès à des logements à loyers modérés. Les produits de consommation courante comme l’huile, le sucre ou les hydrocarbures y sont très largement subventionnés. La région bénéficie également d’un régime fiscal très avantageux (pas d’impôts ni de taxes) afin de séduire les investisseurs. D’où un afflux important de Marocains venus du Nord : la population globale des provinces du Sud augmente chaque année de 3 %, et les natifs n’y sont plus majoritaires.

En quarante ans, Laayoune a connu un développement accéléré. Alors que les Espagnols avaient laissé derrière eux un bourg sous-développé en plein désert, le chef-lieu de la région est devenu une coquette ville de province, dotée d’infrastructures flambant neuves. En trente ans, près de 24 milliards de dirhams (2,1 milliards d’euros) ont été investis dans les seuls équipements de base.

Clientélisme et incompétence

« Le problème, c’est que tout cet argent n’a pas été utilisé de manière rationnelle pour développer la région et la rendre viable économiquement, estime l’économiste et spécialiste de la région Fouad Abdelmoumni. Cela a surtout servi à mettre en place un système de corruption où l’argent permet d’acheter la conviction des gens et la paix sociale. Les chefs de tribus, les ralliés et les notables ont tenté de monnayer au mieux leur pouvoir de nuisance. » « Les gens ne supportent plus ce système injuste où une minorité a tous les droits et une majorité tous les devoirs. Ça a créé beaucoup de frustrations », ajoute l’anthropologue Mustapha Naïmi.

Symbole de la corruption du système : la question du logement, au cœur des revendications de Gdeim Izik. « Les habitants du camp ont dénoncé les pratiques clientélistes dans la distribution des terrains et l’attribution des logements sociaux », rappelle le journaliste de Laayoune TV. Depuis dix ans, les autorités centrales mènent à l’échelle du royaume une véritable politique de lutte contre l’habitat insalubre et les bidonvilles. Mais à Laayoune, la distribution de logements sociaux aux familles les plus modestes a donné lieu à des magouilles et à des détournements de la part des autorités locales. Al Omrane, le holding public d’habitat social, s’est d’ailleurs retrouvée au cœur d’un scandale. Une enquête avait même été ouverte en mars. La nomination, le 21 novembre, de Badr Kannouni à la tête d’Al Omrane ne serait donc pas tout à fait étrangère aux récents événements de Laayoune.

Les effets pervers de l’assistanat

Car si l’argent coule à flots, la gouvernance, elle, laisse à désirer. Nommés à des postes clés, les responsables locaux, souvent venus du Nord, connaissent mal la région et peinent à s’adapter à ses spécificités, notamment la culture tribale. Accusée de clientélisme et d’incompétence, l’autorité publique à Laayoune a mauvaise réputation. Pas étonnant que, le 8 novembre, les manifestants se soient attaqués en premier lieu aux symboles de l’État : tribunal, mairie, échoppes tenues par des commerçants marocains, résidences de riches notables sahraouis connus pour leur proximité avec le pouvoir. En choisissant, le 26 novembre, Khalil Dkhil, un natif de la région, comme nouveau wali, le roi Mohammed VI a montré sa volonté de réconcilier les Sahraouis avec le pouvoir local.

Le nouveau wali va devoir s’attaquer au système et, en priorité, tenter d’enrayer le cercle vicieux de la politique d’assistanat menée par l’État depuis des décennies. Son symbole : la « cartiya », ou carte de promotion nationale, qui permet à certains Sahraouis de bénéficier d’un logement, d’un revenu mensuel de 1 500 dirhams (soit le smig) et de la gratuité dans les transports. « Il n’y a pas de critères scientifiques pour obtenir cette carte. Ce système ne peut donner lieu qu’à des excès et à de la corruption. Voir des gens ne rien faire et vivre grassement aux crochets de l’État est de nature à susciter la colère », accuse Hassan, 24 ans, un habitant de Laayoune qui a soutenu les émeutiers des camps. Comme beaucoup de jeunes de la région, Hassan est au chômage malgré un diplôme d’économie obtenu à la faculté d’Agadir. Selon le Haut-Commissariat au plan (HCP), le taux de chômage à Laayoune serait de 20 %, un chiffre largement supérieur à la moyenne nationale (9 %). Chaque année, il y aurait 1 200 demandeurs d’emploi de plus. « C’est la jeunesse qui souffre le plus. Elle n’a pas de perspectives, accumule de la colère et va donc écouter les discours les plus radicaux, et a fortiori les indépendantistes », ajoute notre journaliste.

À force de pratiquer l’assistanat, les autorités n’ont pas réussi à développer l’esprit d’initiative dans la région. Le secteur privé est embryonnaire et les créations d’emplois sont très modestes. La population compte sur la manne de l’État ou se rabat sur le secteur informel et la contrebande. « Les investissements ont été faits de manière sauvage, analyse Naïmi. Au lieu d’investir dans la formation ou dans l’exploitation rationnelle des ressources naturelles, on a distribué des licences d’exploitation à n’importe qui. Même l’Agence de développement des provinces du Sud, pourtant bien gouvernée et animée d’une véritable volonté d’agir, est prise en étau entre des rapports de force et des lobbies. »

Conscientes de toutes ces lacunes, les autorités ont annoncé une réforme en profondeur de la gouvernance dans la région. Deux jours avant que n’éclatent les violences, le roi avait, dans son discours de Midelt, appelé à une restructuration du Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes (Corcas). Créé le 25 mars 2006 dans sa forme actuelle, le Corcas n’a jamais brillé par son activisme, ni fait la preuve de son utilité sur le terrain.

Aurait-il pu permettre d’éviter la crise de Gdeim Izik ? Rien n’est moins sûr. Mais il a en tout cas failli à sa mission : jouer un rôle de relais et faire remonter les préoccupations de l’opinion vers le pouvoir central. C’est pourtant ce à quoi servent ses nombreuses commissions, comme celle des affaires sociales et du développement humain, ou celle des affaires économiques. Mais aucune ne s’est jamais réunie depuis leur constitution !

Par ailleurs, comment le Conseil pourrait-il jouer son rôle alors qu’il n’a aucun ancrage local ? Le Corcas siège à Rabat, et seule la moitié de ses membres réside à Laayoune. « Le Conseil pourrait ouvrir une antenne locale pour être plus proche de la population », estime Mohamed Taleb, membre du Corcas. « La priorité, c’est de démocratiser sa composition et de l’ouvrir à la jeunesse pour créer de nouvelles élites », ajoute un journaliste sur place.

Priorité à la création d’emplois

Autre instance appelée à se restructurer, l’Agence du Sud, chargée du développement économique de la région. À l’avenir, son autorité se limitera à la zone Sakia el-Hamra et Oued Eddahab, et ses missions porteront en priorité sur les projets de développement humain et la mise en œuvre de programmes locaux, générateurs d’emplois pour les jeunes et propres à consolider la justice sociale.

Sur le plan sécuritaire, on a aussi tiré les conséquences de certaines erreurs. La mauvaise gestion du démantèlement du camp aurait coûté son poste au commandant de la gendarmerie royale à Laayoune, Abderrahim Nourelyakine, qui a été remplacé, à la fin de novembre, par le colonel Boukoubza. Nombre d’observateurs se demandent si l’État n’a pas eu tort de permettre les déplacements entre les camps de Tindouf et Laayoune, et de laisser des indépendantistes entrer et sortir du Maroc. « Au contraire, il faut aller vers encore plus de liberté d’expression », plaide Naïmi, par ailleurs membre du Corcas.

Pour Abdelmoumni, les réponses des autorités ne sont pas à la hauteur des défis. « Si on ne prend pas des mesures radicales, il faudra s’attendre à pire que Gdeim Izik. Les indépendantistes ont montré de quoi ils étaient capables, et ils continueront tant que sera maintenu ce statu quo. » Alors que 3 millions de Marocains ont défilé, le 28 novembre, dans les rues de Casablanca pour défendre avec ferveur la marocanité du Sahara, observateurs, intellectuels et simples citoyens savent que seule une politique à la fois juste et réaliste permettra de restaurer la confiance de la population.