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PSychodrame

Le 24 novembre, Aubry annonce la conclusion d’un pacte avec Strauss-Kahn et Royal en vue de la primaire du parti socialiste français. Trois jours plus tard, la dernière nommée claque la porte. Depuis, la ronde des ambitions pour 2012 s’emballe…

Mis à jour le 17 décembre 2010 à 18:15

Le Parti socialiste s’est-il pris les pieds dans le tapis de la primaire, comme l’a affirmé le politologue Gérard Grunberg après la dénonciation par Ségolène Royal du « pacte » Aubry - Strauss-Kahn (DSK) ? Les pieds, c’est peu dire ! C’est tout le parti qui bascule de nouveau dans l’affrontement des ambitions personnelles et la surenchère médiatique. « Une pétaudière », fulmine Jack Lang ; « le retour au tout-à-l’ego », se désole Harlem Désir.

Pendant ce temps, Ségolène Royal montre sur tous les écrans une espièglerie triomphante qui en dit long sur son plaisir de rejouer les empêcheuses de tourner en rond. Car c’est bien d’un manège qu’il s’agissait à ses yeux et auquel elle a décidé de mettre fin trois jours après avoir semblé y adhérer. Elle a très vite compris, expliquent ses amis, que l’un des objectifs du projet de troïka imaginée par Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn était de l’évincer après l’y avoir enfermée, puisqu’une seule candidature serait retenue et que ce ne serait évidemment pas la sienne.

Écartée par avance de la consultation, elle perdait toute chance d’une candidature élyséenne à laquelle elle n’a jamais vraiment renoncé. Elle espère la retrouver en reprenant sa liberté et en repartant sans attendre « à la rencontre des Français ». Traduisez : en lançant la campagne préélectorale avec six mois d’avance sur ses rivaux déclarés ou potentiels, avec l’objectif de récupérer au sein du peuple de gauche les soutiens qui l’avaient fait désigner en 2007 comme la meilleure candidate face à Nicolas Sarkozy.

Les aubristes, qui connaissent son habileté manœuvrière, l’accusent en termes à peine voilés d’avoir prémédité son coup double : elle n’aurait acquiescé au projet de troïka, au nom de l’unité, que pour en claquer la porte trois jours plus tard, au prétexte de la transparence.

Choisir « ensemble »

Flash-back. Il y a quelques semaines, le schéma semblait clair : projet présidentiel au printemps 2011, déclaration des candidatures en juin, primaire en octobre. Le 24 novembre, pour prouver que c’en est bien fini de la guerre des chefs, Martine Aubry affirme que DSK, Ségolène Royal et elle-même proposeront « une seule » candidature. Puis elle enfonce le clou : « On choisira ensemble lequel ou laquelle des trois sera candidat à la primaire » – et donc à l’Élysée. Aubry se félicite que Royal ait « souhaité réfléchir avec [eux] ».

On s’en étonne à peine. « Ségo » a promis de jouer désormais collectif. Elle s’affiche, tout sourire, avec « Martine » et ménage les ténors du parti. Sa seule divergence porte sur l’accélération éventuelle du calendrier, débat d’autant plus important que DSK, fort de son écrasant avantage dans les sondages sur ses « alliées », assure qu’il se pliera aux dates et aux procédures imposées par le parti. Promesse peu dérangeante, puisque Aubry refuse obstinément d’avancer la date de la consultation, fixée tout exprès en octobre pour que Strauss-Kahn, s’il décide de se présenter, profite le plus longtemps possible de sa flatteuse présidence du FMI et bénéficie surtout d’une campagne courte où il ne sera exposé que pendant cinq mois aux attaques de la coalition sarkozyste.

Signal d’alerte

Cette détermination d’Aubry à maintenir le scénario le plus favorable à DSK a-t-elle été, pour Royal, le signal d’alerte qui l’a décidée à sortir d’une partie jouée d’avance ? A-t-elle été piquée au vif par la publication dans la presse des confidences de DSK à l’ambassadeur américain à Paris révélées par WikiLeaks (le président du FMI attribuait la popularité de sa rivale à « une hallucination collective » et prédisait qu’elle « s’effondrerait » face à Sarkozy) ?

Royal se défend en tout cas d’avoir agi par surprise. Elle s’est entretenue de sa décision avec Aubry, qu’elle a tenté, en vain, de convaincre d’avancer le calendrier. Elle a consulté également DSK, lors de sa visite à Paris. Loin de vouloir lui barrer la route, comme l’en a ouvertement accusée Laurent Fabius, elle se réserve de le revoir pour examiner avec lui, « s’il revient », le meilleur dispositif gagnant. Mais elle affecte aussitôt de douter qu’il revienne. L’Élysée dédaigné, il lui resterait alors Matignon : « N’est-il pas le meilleur chef de gouvernement que nous puissions avoir ? »

Avec son aplomb un rien provocateur, elle reprend ainsi à son compte l’idée d’un « ticket » qu’Aubry avait été la première à évoquer en annonçant son pacte avec DSK. Les partisans de ce dernier rêvent tout haut de cette dream team qui associerait l’expérience gestionnaire de l’économiste international et la fibre sociale de la maire de Lille. Et déplacerait peut-être enfin vers le centre libéral le curseur de l’immuable clivage gauche-droite.

Mais déjà l’incartade de Ségolène change la donne. En voulant stopper le manège des petits arrangements d’appareil et des candidatures préfabriquées, elle a emballé la ronde des ambitions et des impatiences. « On aura bientôt plus de compétiteurs à la primaire que d’adhérents au PS », raille le sarkozyste Dominique Paillé.

DSK lui-même ne contribue pas à clarifier la situation, en alternant les silences d’une absence hyperprésente et les petites phrases qui, chaque fois, relancent les commentaires. De passage à New Delhi, laisse-t-il entendre que son successeur viendra d’une autre région du monde que l’Europe ou les États-Unis ? Cette évidence est interprétée comme un message subliminal pour se replacer dans la course. Alors, ira ? Il affirme n’avoir aucune raison de se « singulariser » en annonçant sa décision avant les autres. Ou ira pas ? Il confie au magazine allemand Stern son intention d’aller au terme de son mandat au FMI, en novembre 2012.

Certains s’en accommodent, d’autres s’en agacent, mais beaucoup commencent à se demander si la primaire pourra se dérouler comme prévu. Un bureau national du parti doit en décider, début janvier.

Chargé en principe d’organiser matériellement la consultation, celui-ci devra d’abord trouver la bonne réponse aux questions fondamentales soulevées par le psychodrame de l’éphémère troïka. À quoi bon une primaire ouverte à tous si le résultat en est décidé lors d’une avant-première interdite au public ? Comment concilier l’efficacité de l’union avec la liberté de choisir sans transformer la consultation en ratification plébiscitaire ? Sinon la gauche, une fois les résultats proclamés, risque fort de s’entendre retourner par la droite son compliment du remaniement Fillon : tout ça pour ça !