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Une économie au point mort…

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San Pedro, 2010. L’arrêt de l’activité portuaire serait dramatique pour la production de cacao.

San Pedro, 2010. L'arrêt de l'activité portuaire serait dramatique pour la production de cacao. © Reuters

La crise politique ivoirienne a brutalement ralenti la machine économique du pays. Investissements gelés ou reportés, consommation en baisse… Patrons et bailleurs de fonds sont inquiets. Que restera-t-il de la locomotive écomnomique de la sous-région après la tempête ?

Mardi 7décembre. À San Pedro, principal port cacaoyer, deux navires chargés de fèves brunes s’éloignent des quais. Ces chargements sont les premiers qui quittent la Côte d’Ivoire depuis la fermeture des frontières entre le 2 et le 6 décembre. Ajoutez à ça le couvre-feu (de 22 heures à 6 heures) : le monde des affaires a quasiment cessé de tourner. « C’est le calme plat depuis quinze jours. Tout est suspendu. Et surtout, nous n’avons aucune visibilité », déplore un chef d’entreprise.

Le Port autonome de San Pedro (PASP) échappe pour l’instant à la paralysie totale. « Pour contourner le couvre-feu, nous avons continué de travailler à l’intérieur du périmètre portuaire durant les heures habituelles. De fait, nous avons chargé près de 8 000 tonnes de cacao dans les navires qui étaient à quai », explique Constant Koidou, secrétaire général du PASP. Pour l’instant, la quantité de cacao stocké permet de maintenir le rythme des exportations à 100 000 t par mois.

L’arrêt de l’activité portuaire serait dramatique pour le premier producteur mondial de cacao (40 % du tonnage). Surtout que la période actuelle est cruciale. En décembre, la Côte d’Ivoire est en pleine campagne d’exportation de cacao, laquelle s’étend d’octobre à janvier. Or le cours de la fève s’est envolé après « les » annonces des résultats de l’élection présidentielle. Ils tutoient les plus hauts niveaux depuis août dernier : 3 098 dollars la tonne à New York le 8 décembre (+ 12,65 % en cinq jours) et 2 034 livres à Londres (+ 7,34 %).

Pour le moment, les recettes fiscales tirées de cette matière première profitent au gouvernement Gbagbo, qui garde la haute main sur l’administration. Elles représentent annuellement 15 % du budget de l’État. D’où l’intense combat entre les deux exécutifs pour s’assurer le contrôle du Trésor et des douanes. « Nous sommes dans la période où les impôts liés au cacao remplissent les caisses de l’État. Il n’y a donc pas de problème pour payer les salaires et assurer les charges ordinaires. La période difficile pourrait commencer en février », explique Joël Baron, banquier spécialisé dans l’appui au secteur public.

Qu’en est-il des autres secteurs ? « Pour l’heure, c’est l’économie réelle qui est la plus pénalisée, notamment la grande distribution et les produits pétroliers… En une semaine, la consommation de carburant a reculé d’environ 50 % », relève Maximilien Lemaire, président de la Chambre de commerce européenne à Abidjan. « Les plus vulnérables, si le statu quo politique se poursuit, seront les PME dans les services. Elles ne pourront pas surmonter les baisses considérables de leur chiffre d’affaires », ajoute-t-il.

Les sociétés font le dos rond

À la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), à Abidjan, le volume des transactions et les cours des titres fluctuent en fonction de l’incertitude politique. « Si la crise continue, un grand nombre de fonds d’investissement vendront leurs titres et quitteront la Place », affirme Gabriel Fal, PDG de la société d’intermédiation boursière CGF Bourse, à Dakar.

Quant aux grands projets d’investissements, « même s’ils sont menacés, ils devraient être maintenus dans les secteurs clés de l’agro­alimentaire, des mines, du pétrole », indique Maximilien Lemaire. « L’activité de la mine se poursuit normalement, les effets de la crise politique ont été minimes jusque-là », a précisé Mark Bristow, responsable chez le sud-africain Randgold Resources de l’exploitation de la mine d’or de Tongon, en activité depuis le 18 novembre.

Beaucoup d’entreprises ont quitté le pays lors des crises précédentes. Celles qui sont restées, notamment les plus grandes (Orange, Gras Savoye, Total…), font le dos rond. Selon les statistiques de la Chambre de commerce européenne à Abidjan, les 75 sociétés adhérentes ont investi environ 1 200 milliards de F CFA en 2010 (1,8 milliard d’euros). « La plupart des dirigeants des grandes entreprises européennes que j’ai rencontrés maintiennent leurs budgets d’investissements pour 2011 », complète Maximilien Lemaire. À condition que la situation ne dégénère pas. Aucun mot d’ordre de départ massif n’a touché les 600 entreprises françaises du pays (filiales, bureaux…), malgré le plan d’évacuation des expatriés élaboré par le ministère français des Affaires étrangères. « Ce que nous craignons le plus, c’est une coupure du pays entre le Nord et le Sud. Avec l’explosion des coûts que cela entraînerait, ce serait une catastrophe », redoute un industriel français.

Les pays de l’hinterland sahélien aussi sont dans l’expectative. Les autorités maliennes ont annoncé que des marchandises pour une valeur de 10 milliards de F CFA étaient bloquées dans le port d’Abidjan depuis les élections. Les premiers camions remplis de bovins sur pied, venus du Niger et du Burkina Faso, ont enfin quitté Bouaké pour Abidjan le 8 décembre, après une interruption liée au contexte de crise. Il est à craindre, toutefois, que le Port autonome d’Abidjan, par lequel transitent 70 % des échanges avec les pays voisins du Nord, perde quelques-uns de ses clients.

Situation provisoire ? « Qu’on le veuille ou non, la Côte d’Ivoire reste la principale porte d’entrée des pays de l’hinterland. À court terme, ceux-ci peuvent trouver des solutions de rechange, mais le couloir ivoirien reste géographiquement, politiquement et économiquement le plus avantageux », insiste Maximilien Lemaire.

Certes, l’économie ivoirienne a prouvé sa capacité de résistance au cours d’une décennie de crise, avec une croissance du PIB qui varie bon an mal an de 3 % à 4 %. Et sans doute l’État peut-il se passer de l’aide pour faire tourner le pays avec les recettes du pétrole et du cacao. Mais la pression et les décisions adoptées par les institutions africaines (Union africaine, Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest…) et internationales (Nations unies, Banque mondiale…), qui ont choisi Alassane Ouattara comme seul interlocuteur, seront déterminantes pour l’avenir économique du pays et son rayonnement en Afrique de l’Ouest.

Vers un boycott ?

Sous l’égide de l’ONU, la communauté internationale prépare-t-elle un boycott du pétrole et du cacao ivoiriens pour faire plier Laurent Gbagbo ? Au premier trimestre 2011, le pays doit en théorie atteindre le point d’achèvement de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) et bénéficier ainsi d’un allègement total de sa dette extérieure (6,4 milliards de F CFA). La Côte d’Ivoire pourrait alors consacrer chaque année environ 500 milliards de F CFA au développement des infrastructures, là où ils étaient engloutis par la dette et le service de la dette. « Le mécanisme d’allègement de la dette est un processus lent. Le FMI et la Banque mondiale pourraient bloquer le processus si Laurent Gbagbo persistait à se maintenir au pouvoir. Ce serait un coup très dur pour le pays », précise un chef d’entreprise. Car cette décision conditionne non seulement la relance des investissements publics, mais aussi ceux du secteur privé.

Or les patrons ivoiriens ont plutôt la gueule de bois. « En dépit de la forte mobilisation de la population pour l’élection présidentielle, le réveil est brutal », a lancé, le 7 décembre, le patron des patrons ivoiriens, Jean Kacou Diagou. « Pour de nombreuses entreprises, la situation économique et financière commence à être difficile et elle risque de s’aggraver si la situation politique actuelle perdure au-delà du 15 décembre », a-t-il poursuivi. Une date déjà largement dépassée alors qu’aucune solution à la crise ne paraît encore se profiler.

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