Musique

Souad Massi : « Les femmes demeurent écrasées par les convenances »

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Souad Massi.

Souad Massi. © www.souadmassi.net

À l’occasion de la sortie de son quatrième album, l’Algérienne revient sur son engagement pour la cause féminine. Rencontre avec une artiste libérée.

C’est dans un café du Quartier latin, à Paris, que Souad Massi reçoit les journalistes pour la promotion de son dernier album, Ô Houria (« Ô Liberté »), sorti chez Az. Maman d’un bébé de 3 mois, elle n’a presque pas dormi de la nuit mais accueille tout le monde avec enthousiasme. « J’adore parler », dit-elle dans un éclat de rire. Son quatrième album devrait ravir ses fans. Fidèle à ses amours, l’artiste oscille entre ballades folks et sonorités rock, textes poétiques et discours militants. Mais l’album contient aussi son lot de nouveautés. Une collaboration avec l’auteur et compositeur Michel Françoise, qui lui a écrit deux chansons en français. Et un duo avec le célèbre chanteur Francis Cabrel, qui a voulu participer à la réalisation du disque. Le résultat : un album dépouillé, avec des mélodies simples et pures, servies par des musiciens hors pair, comme Denis Benarrosh aux percussions, Bernard Paganotti à la basse et le prodige du oud (instrument à corde répandu dans le monde arabe) Mehdi Haddab, leader de Speed Caravan.

 

Jeune Afrique : Sur cet album, fait nouveau, vous chantez en français. Pourquoi ?

Souad Massi : Cela faisait un moment que j’en avais envie. Je voulais rendre hommage à mon public, qui est à 95 % français. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce ne sont pas spécialement des Maghrébins ou des gens de la diaspora. Ils sont à mes côtés depuis mes débuts, ils ne comprennent pas l’arabe mais viennent à tous les concerts et chantent mes chansons par cœur. Certains font même la démarche d’apprendre l’arabe, alors je pouvais bien faire l’effort de chanter en français !

Mais cela vous a néanmoins été reproché, parfois même de manière assez violente, notamment sur votre site…

C’est vrai. Certains fans n’aiment pas, parce qu’ils ont pris l’habitude de m’entendre chanter en arabe. Je respecte leur choix, mais moi, j’ai envie de chanter dans plusieurs langues. Je suis une artiste internationale.

Composez-vous avec autant de facilité dans les trois langues – l’anglais, le français et l’arabe – de l’album ?

Oh ! non, je compose plus facilement en arabe. On ne se rend pas compte à quel point l’arabe se prête à tous les styles musicaux. Au Maroc, en Algérie, j’ai rencontré des groupes qui faisaient du rock, du punk, du ska ou même du reggae en arabe. En France, on le sait peu, mais c’est une langue très malléable.

Pourquoi les femmes se sont-elles imposées sur cet album ?

J’ai rencontré une femme battue qui m’a beaucoup marquée, qui m’a fait de la peine et j’ai écrit le morceau « Nacera ». J’ai ensuite composé « Samira Meskina », sur une femme qui a plein de rêves et qui malheureusement est frustrée, parce qu’elle ne peut pas les réaliser. Il faut qu’elle se marie jeune, qu’elle ait des enfants, qu’elle ne sorte pas. Au Maghreb, c’est la réalité quotidienne de beaucoup de femmes qui sont écrasées sous le poids des convenances.

Mes fans me parlent beaucoup de cela. Dernièrement, après un concert, une femme est venue me voir. Elle m’a demandé : « Souad, comment as-tu fait pour te lancer dans la musique ? Tes parents t’ont laissée faire ? » Elle m’a raconté ses envies, ses difficultés familiales. J’ai compris qu’elle venait d’une famille très traditionaliste.

Vous avez une relation très forte avec vos fans ?

Bien sûr. Ils sont comme mes amis et l’on se parle très facilement. J’adore cette confiance qu’ils ont en moi. J’essaie d’être proche d’eux, de parler de choses qui les touchent.

La dernière fois, en Suisse, une femme m’a dit : « Samira Meskina, c’est moi ! » Mais finalement, c’est aussi un peu moi-même. Quand j’avais 17 ans, moi aussi je rêvais de rencontrer l’homme idéal. Mais aujourd’hui, j’évite de parler de prince charmant à ma fille de 5 ans. Je lui parle de l’espace, des planètes, du foot, de tout. Ce n’est pas parce que c’est une fille que je vais lui acheter une poupée et une dînette ! Moi j’ai eu l’habitude d’entendre : « Tu dois te marier, faire à manger, ne jamais dire ce que tu penses. Attention à ce que vont dire les voisins ! » Je ne veux pas imposer la même chose à ma fille.

Cela fait plus de six ans que vous avez quitté l’Algérie. Quels sont vos liens avec ce pays et avec vos fans qui y vivent ?

J’y vais souvent, mais je m’y produis peu. À vrai dire, je suis peu sollicitée par les producteurs algériens, mon style ne leur convient peut-être pas…

Je suis contente parce que le pays a trouvé une certaine stabilité. Les gens ont envie d’aller de l’avant, de construire, de profiter de la vie. Mais comme je le dis dans « Enta Ouzahrek » (« Toi et ta chance »), « chaque fois que je descends au bled, je me prends la tête ». Avant de partir, j’essaie de me régler à la mentalité algérienne, et ce n’est pas facile, parce que je me suis habituée au mode de vie européen. En Algérie, une femme attire plus l’attention, quoi qu’elle porte et quoi qu’elle fasse.

Dans ma chanson « Une lettre à Si H’med », je me suis inspirée de l’histoire d’un ancien maire d’Alger qui a détourné de l’argent et qui est aujourd’hui en prison pour corruption. Je suis heureuse de voir que ces gens-là sont aujourd’hui punis.

Vous considérez-vous comme une artiste militante, engagée ?

Je suis malgré moi porte-parole d’une génération. Ça me fait plaisir, mais ce n’est pas moi qui l’ai décidé.

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